« Ils sont coupés de la réalité »

Samedi 5 mars 2016 — Dernier ajout jeudi 3 avril 2014

Plusieurs professeurs — et pas des moindres — qui enseignaient au noviciat de la communauté de Saint-Jean, ont fini par démissionner, ne supportant plus les dérives du père Philippe et de son entourage. Certains, interpellés par des familles de victimes, ont accepté de parler et d’analyser la gravité de la situation. Pour des raisons de sécurité que le lecteur com-prendra, ils s’expriment sous couvert d’anonymat.

Parents : Comme Socrate qui jadis cherchait un homme, j’espère que l’on trouvera un homme capable d’indignation. Connaissez-vous une entreprise dans le civil qui se croyant tout permis cumulerait des torts et n’aurait de comptes à rendre à personne ? Le seul endroit qui n’élimine pas les incapables, est-ce l’Église ? Comment tolérer une escroquerie, une tromperie de cette envergure… Dieu est fâché ! En outre, quelle outrecuidance de nier l’insuffisance des études et le désordre qui y règne au mépris de tous et surtout des parents qui savent exactement ce qu’il en est, et de tous ceux qui ont une formation universitaire et y regardent de près.

Père T. : Justement, il a été constaté que le niveau n’était pas approprié et les études vont être contrôlées. En outre, il a été interdit au père Philippe de donner des cours.

Parents : Si le Christ a pu dire, « si je ne m’en vais pas, vous ne pourrez recevoir l’Esprit », comment ne pas voir que le père Philippe en revendiquant toute la place jusqu’au bout, se place au-dessus de son Maître et ce faisant, cesse inévitablement d’être son disciple. Il veut être le maître de l’intelligence de toutes ces générations de jeunes. C’est pourquoi, pas un n’a pu faire fructifier ses talents personnels. Et c’est pourquoi ils ont tant besoin de la gloire des autres pour animer leurs rassemblements, quand ils ne se glorifient pas eux-mêmes. Comment ne pas voir leur état psychique et physique, comme des sacs de cendre, à la fois éteints et excités, ils sont semblables en tout comme si ils avaient été clonés…

Père T. : On m’a dit : « Mgr Séguy aura beaucoup à se faire pardonner. » Le problème aussi vient du Vatican. Mgr Somalo est extrêmement âgé, il n’est pas au courant et il dit parfois une chose puis le contraire. Son secrétaire n’est pas mieux. Seul le secrétaire M. est valable. Il semble que le père Philippe a un fort appui auprès de Mgr Somalo. Vous connaissez le père T. à la Curie ? Il m’a parlé de vous.

Parents : Oui, cela fait plus de dix ans qu’il est au courant de tout. Il a essayé d’aider une jeune fille de parents amis qui était atteinte et mise à l’assurance invalidité alors qu’elle aurait été promise à un autre avenir, et de sa main, dans une lettre, il a dénoncé le problème de la formation. Il me semble qu’il était particulièrement bien placé pour intervenir sur le fond. C’est aussi le but d’une formation théologale de pouvoir étudier et dépister les carences dans l’enseignement donné dans l’Église, ne trouvez-vous pas ?

Père T. : Oui, mais c’est seulement Rome qui peut faire quelque chose. Tout de même, il a été compris que des choses anormales se passaient et une enquête a été demandée. La secrétairie d’État a prévenu le nonce de France…

Parents : Mais, je croyais que l’ordre est de droit diocésain ? Et la tutelle de Mgr Séguy ?

Père T. : Oui, mais c’est une congrégation, et ils cherchent par tous les moyens à briguer le droit pontifical et alors ils seront hors d’atteinte.

Parents : Ils ne l’obtiendront pas ! Depuis saint Paul, les apôtres et les Pères de l’Église, le discernement non seulement permet, mais ordonne de discerner le péché manifeste.

Père T. : Mgr Madec, qui est d’une grande bonté, m’a dit : « J’ai la trouille de me faire avoir, et d’ailleurs je suis sûr que je suis en train de me faire avoir. »

Parents : Quand Mgr Madec était évêque de Fréjus, il y a eu dans la communauté de Villecroze qu’il fréquentait, des viols sur des handicapés… En outre, il a présidé et fait les dernières ordinations. On ne peut être juge et partie à la fois. Ne peut-on, à la lumière des faits, dire : est-ce que des « hommes de Dieu » font cela ? Peut-on dire dans de tels conditions qu’il sont en Dieu ? Vous savez que le père G. a des vus sur les jeunes garçons ?

Père T. : Oui, quand on a dit pourquoi vous le gardez, ils ont dit : on sait, mais c’est fini… Vous savez, je connais le père Philippe depuis le début. Quand il a formé son groupe, c’était déjà en dissidence avec l’épiscopat français et il l’a fait en réaction à Vatican II. Ce n’était déjà pas bon de commencer comme cela. Le mouvement s’est vite constitué de conservateurs et de bonnes familles…

Parents : …d’extrême droite !

Père T. : Je ne voulais pas le dire. Il y a des évêques extrêmement durs avec eux notamment celui de Liège qui disent des choses terribles et ils sont nombreux.

Parents : Pourquoi alors les évêques ne communiquent-ils pas et ne s’unifient-ils pas ?

Père T. : Tout vient de Rome.

Parents : Faut-il alors que les parents concernés s’y rendent pour se faire entendre ?

Père T. : Oui. Tout vient de ce qu’ils ont gardé le père Philippe. Ils auraient dû l’évincer depuis longtemps. Il faut le faire partir.

Parents : Ce n’est plus la solution. Le degré du conditionnement est tel qu’ils ne peuvent plus faire marche arrière. Quand Mgr Callimé dit qu’il ne faut pas trancher pour ne pas déranger ceux qui vont bien, ce n’est pas juste. Aucun « ne vont bien » : il y a d’un côté ceux qui tombent en dépression ou explosent dans le suicide parce que les injonctions à l’holocauste font ce qu’elles disent, et les autres, qui évacuent toute angoisse parce qu’ils pensent détenir la Vérité, se contentent de cette révélation quelles qu’en soient les modalités ou avatars, devient leur mode d’existence et de défense dans un déni absolu de tout ce qui est contraire. Aucun n’est dans la bonne voie. Saint Jean dit que c’est l’enseignement qui produit la foi et en est le garant. Leur prière, car tout se tient, de ce fait n’en est plus une, c’est de la superstition et leur renoncement est narcissique.

Père T. : Mgr Séguy est très lucide.

Parents : Oui, mais d’abord il les caresse dans le sens du poil pendant vingt minutes, puis après seulement il admoneste. Oui et non à la fois. C’est très ambigu. Vous connaissez la monition ?

Père T. : Oui.

Parents : Comment laisser impunis tant de manquements, pour ne pas dire délits, à ce qui est leur raison d’être ? Et comment ne pas trouver à redire à ce discours hermétique — ésotérique en vérité — incompréhensible, ce dont ils sont fiers et se vantent d’ailleurs ? Alors c’est un travail que l’on peut faire : dénoncer le sectarisme et ses symptômes, nommer les exactions les méfaits, en les mesurant par leur nom.

Père T. : Oui, mais le père Philippe met tout cela sous la miséricorde et je suis d’accord que c’est là, de la complicité.

Parents : Ce n’est pas de la bonté, mais c’est usurper celle de Dieu et en abuser quand amour et vérité sont absents. Il y a abus de confiance, abus de droit, viol psychique.

Père T. : Il y a tout à reprendre.

Parents : Alors, il faut la dissolution, je ne vois pas comment envisager un avenir, il faut être réaliste. Il ne s’agit pas de gens qui rentrent dans la catégorie de ceux qui croient bien faire au nom de Dieu et avec lesquels on peut discuter, il s’agit de personnes qui savent exactement ce qui se passe. Sinon, comment expliquer qu’ils ne renvoient pas chez eux séance tenante ceux dont on peut observer les symptômes de désintégration qu’ils connaissent par cœur depuis vingt-cinq ans, car ils n’ont pas changé de poste depuis ? Je parle pour les dirigeants, car pour le deuxième cercle, ils sont tenus dans la plus grande ignorance de ce qui se passe vraiment. S’ils savaient, je suis convaincue que, pour autant qu’ils ont pu préserver leur libre-arbitre, ils partiraient. La vérité, c’est qu’il ne veulent pas rendre de comptes et ils n’en rendront pas. Comme Adam qui s’est caché parce que qu’il ne voulait pas être responsable.

Père T. : Oui, j’ai peur qu’il nous cachent les choses. Je vais en parler au prieur général avec qui je suis toujours en contact.

Parents : Si vous le voyez, alors dites-lui que sont nuls les arguments dans son discours de défense et d’auto-justification…

  1. « parce qu’ils ne sont pas aimés et jalousés à cause de leur très grand nombre » : c’est parce qu’on les aime que l’on veut les amener à guérir de leurs erreurs ;
  2. « parce que ce n’est pas pire qu’ailleurs », n’est pas une réponse intègre intellectuellement. Est-ce qu’on n’éteint pas le feu chez soi parce qu’il brûle chez le voisin — en supposant que ce soit vrai ?
  3. que c’est une crise de croissance, car il n’y a dans ce cas de croissance que sur le plan du nombre. Et ce, par des méthodes de recrutement à toutes fins utiles (« outils ») qui constituent en fait la seule vitalité de l’ordre.

… sont faux.

La vérité est que, malgré le miroir aux alouettes que représentent leurs prétentions culturelles — festival, forums et autres manifestations —, ils déculturisent et désocialisent les jeunes qu’ils prétendent former. Ils n’apprennent qu’à faire tout et rien, soit rien vraiment, et vivre aux dépends des autres dans une agitation permanente et l’exercice frénétique d’une vie qui n’est pas authentiquement monastique. Ainsi ceux — et c’est la grande majorité —, rentrés très jeunes, s’ils voulaient sortir, que pourraient-ils faire ? Je pense à Laurence P., qui après n’être pas morte dans leur sein grâce à ses parents, maintenant essaye de se réadapter à la vie normale avec beaucoup de difficultés. D’ailleurs, elle viendra elle-même vous en parler. Je pense à tous ceux dont ils se sont servis pendant des années et dont ils se débarrassent sur un coup de tête parce qu’ils sentent une résistance et contrarient leur volonté. Sans même parler de l’aspect purement charité…

Père T. : Ils sont coupés de la réalité.

Parents : C’est aussi faux et trop facile de dire que ceux qui ont été détruits étaient déficients avant d’entrer. Et quand bien même ce ne serait pas le cas : pour tout maître spirituel honnête, son élève est fragile parce que précieux, et sa direction précisément agit comme thérapeutique car la vie spirituelle quand elle est vie de Dieu en vérité, guérit d’abord. Faux aussi qu’il y avait un conflit de famille. Le conflit est venu après, quand nous avons voulu arracher notre fils à cette foi toxique qui le hantait et le poursuit encore. Vous savez, la psychiatrie est une des choses les plus horribles…

Père T. : Je sais, j’ai dû faire hospitaliser quelqu’un de ma famille.

Parents : Le frère du père Philippe est mort fou !

Père T. : Oui, et que de graves problèmes il a suscités… Sa sœur aussi avait créé une communauté où il a fallu souvent intervenir pour des choses très graves…

Parents : Je pense au petites sœurs d’Israël non reconnues par Mgr Séguy et qui continuent d’être officiellement inclues dans la congrégation… Qu’en est-il des sœurs ?

Père T. : Elles sont à l’abandon…

Parents : Vous savez, ce fameux péché dont on ne parle jamais parce qu’il ne peut être pardonné : le péché contre l’Esprit Saint, eh bien c’est à celui-là que nous avons affaire. C’est pour cela que l’heure de la Justice a sonné. Vous pouvez le leur dire, quoiqu’ils cachent, quoiqu’ils fuient, ils seront rattrapés.

Père T. :J’aimerais dire au père Philippe tout le mal qu’il a fait. C’est un malade.

Parents : Vous savez que cette maladie ne se laisse pas reconnaître par celui qui la vit. S’il voyait tout le mal, tout le sang qu’il a versé, il dirait « montagnes tombez sur moi », ce qu’il faut maintenant, ce n’est pas chercher à moraliser ou à changer leurs cœurs, car Dieu seul peut le faire et nous ne pouvons changer que nous-mêmes, avec difficulté encore, mais c’est agir vite : il s’agit de vies à sauver. Il s’agit de la Vie.

Père T. : Bien sûr !

Parents : Je vous souhaite du courage… Et vous n’êtes pas tout seul. Ah ! encore, une dernière chose, le frère E., s’il est violeur, c’est peut-être qu’il a été violé… Il doit être soigné.

Père T. : Oui, Mgr Séguy m’en a parlé.

Source : Golias magazine n° 105 novembre/décembre 2005