Juan José Vaca : « La Legion doit disparaître. »

Dimanche 22 août 2010 — Dernier ajout dimanche 24 novembre 2019

Le moment est arrivé 60 ans plus tard. La direction des Légionnaires du Christ s’est enfin décidée à rencontrer les victimes du père Maciel, pour leur proposer une réparation économique pour les dommages occasionnés.

L’heure d’indemniser les victimes est arrivée

Par Sanjuana Martinez La Jornada, édition du 1er août 2010

Juan José Vaca a aujourd’hui 73 ans et attend ce moment depuis une trentaine d’années. Il est entré à la Légion en 1947, alors qu’il n’avait que 10 ans. Deux ans plus tard, il a commencé à être l’objet d’abus sexuel de la part du père Maciel. Abus qui se sont prolongés pendant toute son adolescence.

L’émissaire envoyé pour prendre contact avec les victimes de Maciel est le père Alvaro Corcuera, Directeur Général des Légionnaires. Il a rendu visite à Juan José Vaca à New York, où celui réside actuellement, travaillant à l’Université de la Miséricorde de Manhattan, comme professeur adjoint de psychologie et de sociologie.

« Corcuera est venu à ma rencontre – explique-t-il dans une entrevue avec La Jornada. Il voulait me manifester sa repentance en se mettant à genoux devant moi pour me demander pardon. Je lui ai dit : ’Arrête ton cinéma ! Je te remercie d’être venu me demander pardon, mais ce n’est pas la solution. La solution, c’est de réparer les dommages et les préjudices des victimes, qui, comme moi, avons souffert pendant tant d’années de votre indifférence et de votre mépris’. »

Juan José Vaca a été Directeur Territorial de la Légion aux Etats-Unis, mais en 1976, il a décidé de quitter la congrégation, écœuré par tant d’impunité devant les abus sexuels du fondateur. En 1976, il a écrit depuis le diocèse de Rockville Center, à Long Island, dans l’Etat de New York, une lettre de 12 pages à Marcial Maciel, en énumérant une vingtaine d’autres victimes de ses abus. La missive est parvenue jusqu’au Vatican, par l’intermédiaire de l’évêque John R. McGann, mais, à sa grande surprise, il n’y eu aucune réaction de la part du Vatican, ni contre son agresseur, ni en faveur des victimes.

Le silence a été la constante, mais a été rompu il y a quelques semaines, à l’initiative de la Légion du Christ, elle-même. « Nous avons parlé de justice, et Corcuera m’a demandé : ’combien veux-tu ?’. Je lui ai répondu : ’Je ne vais pas te dire combien. C’est plutôt à toi de me dire combien. Considère tous les dommages que j’ai souffert pendant 32 ans à l’intérieur de la Congrégation, et puis pendant 30 ans à l’extérieur.’ »

Réconciliation ?

La rencontre entre Juan José Vaca et Alvaro Corcuera a été cordial. Le directeur de la Légion l’a embrassé en arrivant, puis Vaca lui a demandé de lui parler un peu de sa vie, parce que, pour lui, c’était un inconnu. A sa surprise, il apprit à ce moment qu’il avait été son professeur, dans un séminaire de la Légion. Juan José Vaca ne lui parla pas au nom du groupe des victimes, mais de façon personnelle. « Je lui ai dit : ’parle-moi de toi ; raconte moi tout ce que tu veux. J’ai besoin de te connaître pour savoir si je peux avoir confiance en toi’. Il m’a raconté toute sa vie et pleins de miracles. Je crois que c’est un homme honnête, qui essaye d’agir correctement, mais il est entre deux eaux. Il lui faut plaire aux uns et aux autres. Il ne veut pas perdre sa place. Il continue de croire que la Légion est une œuvre de Dieu. Je lui ai dit que ce n’était pas le cas, mais il espère encore pouvoir porter le navire en avant. »

Vaca a profité de cette occasion pour interroger Corcuera sur sa connaissance des abus sexuels de Maciel, mais le directeur des Légionnaires nia. Il reconnu qu’il avait eu connaissance de l’existence de la fille et de femme de Maciel, à partir de 2004. Après quoi, les deux hommes sont revenus à la question de la réparation. Alors, Vaca lui a rappelé qu’à son âge, il devrait déjà être à la retraite, profitant un peu de la vie, chose qu’il n’a pas pu faire à cause des persécutions dont il a été victime quand il a commencé à dénoncer ouvertement les crimes de Maciel.

« J’ai insisté pour qu’ils réfléchissent bien à ce qu’ils peuvent me donner, en prenant en compte tout ce que j’ai souffert. Je lui ai dit : ’Quand tu auras ce chiffre, donne-le moi. Je verrai alors si je l’accepte’. Il m’a dit que la question était déjà à l’étude à Rome. J’ai été catégorique : ’Je te donne 90 jours. A cette date, je veux avoir sur mon bureau un chèque, de la somme qui te semble juste et honorable. Je verrai alors si je l’accepte, sinon, je te le renvoie.’ »

  • Sa visite vous a-t-elle surpris ? - Au début, oui, elle m’a surpris. - Croyez vous qu’ils ont l’intention d’être généreux ? - Les légionnaires ont beaucoup d’argent. On parle d’une fortune supérieure à 50 millions de dollars. Mais dans ce cas, il ne s’agit pas de générosité, mais de justice et d’honneur. S’ils n’offrent pas une somme digne, ils agiraient de façon mesquine. - Pensez-vous qu’il y a une véritable repentance ? - Le temps le dira. Les paroles sont des paroles. - Les Légionnaires cherchent-ils la réconciliation ? - C’est ce qu’ils sont en train de chercher. Mais il y a des dommages moraux que ne se réparent pas avec de l’argent. Ils doivent beaucoup changer. La Légion ne peut pas continuer ainsi. Il faudra qu’elle disparaisse. C’est un panier dans lequel se trouvent des pommes qui peuvent faire pourrir les autres. Il faut ôter toutes les pommes pourries. Et que faire avec les autres ? Les envoyer dans des diocèses.

Des blessures qui ne cicatrisent pas

Corcuera a assuré à Juan José Vaca que les Légionnaires ont commencé à faire circuler la lettre que ce dernier avait envoyé à Maciel, en 1976. Cette missive est maintenant une pièce-clé dans le procès que l’avocat Jeff Anderson a ouvert contre la Légion du Christ, aux Etats-Unis, à la demande du fils biologique de Maciel, Raúl González.

Vaca a pu reconstruire sa vie, et c’est aujourd’hui un mari heureux. Il a une fille. Cependant, il n’oublie pas le traumatisme laissé par le harcèlement et les abus sexuels de Maciel, dans son enfance. Le 20 octobre 1976, Vaca écrivit à Maciel son ressentiment :

« Pour moi, Père, le malheur et la torture morale de ma vie ont commencé au cours de cette nuit de décembre 1949. Utilisant le prétexte de vos douleurs, vous m’avez ordonné de rester dans votre lit. Je n’avais pas encore treize ans. Vous savez que Dieu m’avait préservé intact et pur, jusque-là, sans jamais avoir gravement souillé l’innocence de mon enfance. Au cours de cette nuit, profitant de l’angoisse et du trouble qui m’habitaient, vous avez déchiré ma virginité masculine, pour la première fois. Moi, qui étais arrivé à la Légion dans mon enfance, sans jamais avoir eu quelque expérience sexuelle que se soit, sans même savoir qu’il existait des actes comme la masturbation et autres dégénérescences contra naturam, vous avez initié au cours de cette nuit des abus aberrants - et sacrilèges de votre part - qui se sont prolongés douloureusement pendant treize années. Treize années d’angoisse et de terribles troubles, en ce qui me concerne. »

Puis, il ajouta : « Combien de fois m’avez-vous réveillé au milieu de la nuit pour m’avoir à votre disposition, et pour abuser de mon innocence ? Des nuits de terreur. De si nombreuses nuits sans sommeil, qui, en plus, mirent en danger de si nombreuses fois ma propre santé psychique. Vous en souvenez-vous, Père ? »

L’avocat Jeff Anderson utilisera cette lettre pour prouver que le Vatican avait connaissance des abus sexuels commis par le père Maciel. « Cette lettre, et celle de 1989, envoyé au pape Jean-Paul II, montrent que le Vatican devait avoir connaissance des crimes de Maciel, depuis 1976. Le Vatican lui-même a reconnu qu’il avait reçu les lettres. »

Raúl González, qui a déposé une plainte contre les Légionnaires et contre Maciel, exige une réparation pour les abus sexuels dont il a été victime, de la part du fondateur de la Légion du Christ. « Cette affaire est une nouvelle preuve contre les Légionnaires. Il ne peuvent pas nier l’existence de ces fils. Ils ne peuvent pas nier que Maciel leur avait promis un héritage. Selon la loi américaine, il n’y a pas de pages tournées : ou bien les Légionnaires payent, ou bien on les perquisitionne. Ce sont les fils biologiques de cet homme, et les Légionnaires étaient au courant depuis des années de leurs existences. Il ne peuvent pas le nier. Les faits sont avérés. Ces enfants ont été reconnus comme étant ceux de Marcial Maciel. »

Il raconte qu’une information lui est parvenue récemment à propos d’abus commis par le secrétaire de Jean-Paul II, Stanislas Dziwisz, qui fut également un protecteur de Maciel dans la Curie Romaine. « Maciel avait un odorat très développé pour se mettre en relation avec les personnes qui pouvaient l’aider à dissimuler ses crimes, et il est certain qu’il connaissait les faiblesses du secrétaire du Pape, qui était un homosexuel actif. Il lui avait offert des dons financiers et lui avait même offert la restructuration de son appartement à Rome, pour presque deux millions de dollars. Le cardinal Ratzinger était également au courant des crimes de Maciel. Il savait ce qui se passait avec Maciel, mais ne pouvait rien faire pour l’arrêter parce que Jean-Paul II prenait sa défense. »

Le groupe des victimes de Marcial Maciel, dirigés par José Barba et Juan José Vaca, ne peut malheureusement plus porter plainte pour les crimes du fondateur des Légionnaires, parce qu’il y a eu prescription. Et donc, le premier procès contre la Légion qui se déroule aux Etats-Unis leur donne bon espoir : « Je me sens confirmé, grâce à ce procès dirigé par Jeff Anderson. Maintenant, des personnes viennent à ma rencontre pour me dire que j’avais raison. Ils me remercient pour avoir dénoncé Maciel avec courage. Ces personnes ont fait un renversement important. Cela me plait de savoir que ce que j’ai dit au cours de 47 dernières année a enfin été admis comme vrai. La vérité, tôt ou tard, fini toujours par triompher. »