L’affaire Juan Manuel Aménabar

Lundi 29 août 2011 — Dernier ajout mercredi 20 novembre 2019

Le père Juan Manuel Aménabar fait partie des premiers membres de la congrégation. Il a été le fondateur des premières écoles de la Légion au Mexique, et était ainsi devenu un personnage connu et apprécié dans la haute société mexicaine. Cependant, un jour, il a « disparu »… La Légion a alors essayé de le faire passer pour mort. En fait, il avait quitté la congrégation, pour s’installer avec une femme.

Hélas, son mariage n’a pas marché. Il s’est alors retrouvé abandonné de tous, terrassé par la maladie et dans un dénuement extrême… La Légion a alors essayé de « gérer » le scandale comme elle a pu, en mettant le moribond dans un hôpital, à l’écart de tout.

Personnalité étonnante, il a fait au cours des derniers mois de sa vie un cheminement dont les conséquences seront décisives, ensuite, pour décider les victimes du père Maciel à oser dénoncer publiquement les abus… Puisque le dernier voeu du père Aménabar, qui a été révélé par le père Alberto Athié lors de la messe de ses funérailles (en février 1995), consistait précisément à demander la justice.

C’est lui qui a été sans doute le détonateur des dénonciations publiques contre Maciel. Et comme vous pourrez vous en rendre compte en lisant ce récit… tout s’est joué à bien peu de choses.

Interview d’Andrea Gonzalez par Carmen Aristegui

Andrea Gonzalez possède une maîtrise d’histoire de l’art et prépare un doctorat en théologie à l’université Ibéro-américaine. Elle a accompagné le père Juan Manuel Fernandez Amenabar, ancien recteur de l’Université Anahuac, au cours de ses six derniers mois de vie. Ce dernier est mort en février 1995, dans des conditions étranges. Elle est celle qui a mis en contact Amenabar avec Alberto Athié, qui allait être un point d’articulation clé dans cette histoire.

Parle-nous de ta participation dans cette histoire, de ton rapprochement avec Juan Manuel Fernandez Amenabar et de comment tu l’a mis en contact avec Alberto Athié.

Personnellement, je n’ai jamais été très proche du mouvement des Légionnaires. Ma famille, oui, mais moi, jamais. J’ai participé à quelques réunions que les dames du mouvement organisaient chaque semaine, mais ces réunions ne me plaisaient pas. On nous demandait individuellement : « As-tu été à la messe ? As-tu été à la messe ? » et chacune répondait « Oui, je l’ai fait ». Et il y avait quelqu’un qui prenait des notes. Et ensuite : « As-tu fait tes prières ? As-tu fait tes prières ? », et moi, je me disais : « Mais de quoi s’agit-il ? Je peux raconter des mensonges et elles vont cocher cela sur leur liste. Et si j’ai fait plus de prière que prévu, c’est grave ? ». Ces réunions ne me plaisaient pas, alors j’ai commencé à suivre des cours sur la Bible en parallèle. Ma famille était entrée dans le mouvement, parce que Gabi, ma soeur, s’était marié avec Ricardo Gonzalez Maciel, le fils de Tere Gonzalez, la soeur de Marcial Maciel. C’est comme ça que ma famille était entrée dans le mouvement, dans ce contexte.

J’ai commencé à suivre des cours avec Mayaya Obregon du Caire. C’était un groupe de femmes qui avait des perspectives libérantes, dans le sens joyeux de la « bonne nouvelle ». Nous avons été ensemble pendant plus de 13 ans. Federico, mon mari, avait fait toutes ses études chez les légionnaires. D’abord au Cumbres et ensuite, quand ils ont ouvert l’Irlandès, il a fait partie de la 2e promotion. Le directeur de l’école était le père Amenabar. Mon mari, à cette époque, l’aimait beaucoup et c’est pourquoi, quand nous avons décidé de nous marier, il m’a dit : « Cela me ferait très plaisir que le père Amenabar nous marie, parce que pour moi, il représente beaucoup, c’est un exemple ». Je n’avais pas d’autres prêtres de mon côté, alors je lui ai dit que oui, que j’étais ravie de cette idée. Nous avons suivi la préparation au mariage avec lui à Prado Norte. Au début, le père Aménabar m’a paru très grave, sage et lointain. En fait, il ne m’a fait un très bon effet, mais je me disais : « Bon, tant qu’il nous marie ».

Un jour avant le mariage, mon mari a reçu un coup de téléphone : « Le père Amenabar ne peut pas te marier parce qu’il est souffrant. Il vient d’être emmené d’urgence à Houston. » Nous savions déjà qu’il avait des problèmes au cœur. C’est donc le père Pardo qui nous a marié. Il nous a dit que l’homélie avait été écrite par le père Aménabar, qui la lui avait préparé avant de partir. Elle était très belle.

Après cela, nous nous sommes installés à Stanford, afin que mon mari obtienne sa maîtrise. Nous avons eu des enfants et le temps a commencé à passer. J’avais dit à Mayaya que c’était Amenabar qui allait nous marier, et nous avions longuement parlé ensemble des problèmes des légionnaires.

Mayaya n’était pas avec les légionnaires ?

Elle l’avait été, mais elle avait été mise à la porte de FAME, un groupe de femmes qui se réunissent à Virreyes, parce qu’elle avait dit des choses qui ne leur avaient pas plu. Elles l’ont donc remercié et prié de s’en aller. Mais sa fille, Margarita, était consacrée. Mayaya les a donc quitté et est allée dans une autre direction. En fait, cela a été merveilleux pour moi, une transformation complète de ce qu’est la religion et jusqu’à présent je continue de la remercier. En fait, alors que je voyais ces personnes en train de culpabiliser et de se mortifier, j’étais personnellement heureuse et joyeuse. C’est à ce moment que j’ai rencontré Alberto Athié, parce que Mayaya lui avait demandé de nous inviter à des retraites et de nous donner des conférences. Nous faisions des conférences de couple dans la maison de Mayaya, et c’était incroyable. Pour la première fois, grâce à Alberto, j’ai compris l’importance de la femme dans le christianisme. Il exaltait beaucoup sa place. La vérité, c’est que nous étions toutes très contentes avec Alberto, parce qu’il nous jetait beaucoup de fleurs… et c’était charmant ! C’était une époque merveilleuse. Le fait est que lors d’une réunion avec les amis de l’université de mon mari, nous avons demandé des nouvelles du père Amenabar, et on nous a dit qu’il était mort. Mais un jour, en parlant avec Mayaya, elle m’a dit : « Une amie qui fait du bénévolat à l’hôpital Espagnol m’a raconté que Fernandez Amenabar se trouve dans une maison de retraite, abandonné, tout seul », « Mais il est mort ! ». Et elle m’a dit : « C’est aussi ce que je croyais, mais il est bien là, caché et abandonné ». C’était le pont du 15 septembre et nous avons décidé d’aller le voir le jour suivant.

Pourquoi y es-tu allé ?

Je ne sais pas trop. Je crois que c’était par curiosité. Nous l’avons trouvé assis sur un banc, dans le jardin, avec une infirmière qui s’appelait Gabi. Je ne l’ai pas reconnu. Je ne l’avais vu que deux fois, et puis là, il allait très mal. Mayaya s’est présenté et après une pause, il lui a dit qu’il se souvenait d’elle. Alors, je lui ai dit : « Je suis la femme de Federico Toca. Vous souvenez-vous que vous deviez nous marier ? Mon mari vous aime beaucoup et vous transmets son bonjour ». En fait, je ne savais pas ce que je pouvais lui dire, parce que je ne savais pratiquement rien de lui. Nous nous sommes assises sur le banc. Mayaya s’est mise à lui raconter des histoires, et moi, je suis restée silencieuse pendant un certain temps. Mais quelque chose est arrivée, que je ne saurais trop expliquer, car le jour suivant, je suis retournée pour le voir, toute seule.

Pourquoi y as-tu été ?

Je ne sais pas. Je ne sais pas pourquoi j’y ai été, ni même pourquoi je suis ici maintenant. C’est une histoire très impressionnante. Cela lui a fait plaisir de me voir ! Nous nous sommes assis de nouveau sur le banc et, je ne sais pas trop pourquoi, mais j’ai compris que cela lui faisait du bien de me voir. Et c’est pourquoi, à partir de ce moment là, je suis allé le voir tous les jours, pendant six mois. C’est le délai qui m’a été donné pour être avec lui, et l’accompagner. Parfois, au cours de la même journée, j’allais lui rendre visite deux ou trois fois.

Toujours seule ?

Les fins de semaine, je venais avec Federico. Et puis, quelques fois, je venais avec les enfants. Nous l’emmenions déjeuner, ou au cinéma. J’ai compris que cela lui apportait beaucoup de joie. J’ai eu une très grande estime pour lui. J’étais très préoccupé et je voulais que des gens viennent lui rendre visite, pour le remercier pour toutes les années qu’il leur avait donné. J’ai donc appelé les compagnons de mon mari, ma belle-mère, la soeur de ma belle-mère, et plein d’autres personnes : « Juan Manuel est à l’hôpital Espagnol, et cela lui ferait plaisir que vous alliez lui rendre visite ». Justement, l’autre jour, j’ai dit à Alberto Athié : « Je crois que c’est moi qui ai été le détonateur qui a fait qu’ils l’ont tué ». Les légionnaires ne voulaient pas qu’il apparaisse et moi, je l’ai fait sortir à la lumière. J’ai réussi à faire en sorte que plein de gens aillent lui rendre visite, parce que je voulais lui donner cette joie.

Et il t’a expliqué pourquoi il se trouvait là ?

Nous avons parlé de très nombreuses choses et en fait, j’avais beaucoup de plaisir à être avec lui. Il avait du mal à parler, mais la tête fonctionnait parfaitement. Il était très sympathique, très joyeux. Le plus impressionnant de Juan Manuel, c’était son regard, tellement pénétrant et reconnaissant. Lorsque j’arrivais à l’hôpital, s’il me rencontrait dans le couloir, il disait : « Elle arrive ! Elle arrive ! » et moi, je lui répondais : « Oui, Juan Manuel, c’est moi ». Les jours ont passé et notre relation est devenue tellement forte que j’ai commencé à entrer aussi en contact avec l’infirmière Gabi. Elle m’informait des visites qu’il recevait, et m’a également appris que c’était Lupita Espinosa, la fille de Manuel Espinosa Yglesias qui payait son séjour. Un jour, j’ai rencontré Lupita là-bas. Il y avait également un membre de la famille Domit, les fabricants de chaussures, qui lui rendait visite. J’ai également fait la connaissance de José Barba et de Saul Barrales. José amenait des gens, et moi aussi.

Quelle était sa maladie ?

Il avait eu une embolie.

Mais on ne l’avait pas contraint à rester dans un hôpital ?

Non. Et encore moins dans une maison de retraite. C’était le plus jeune dans la maison de retraite. Il avait une cinquantaine d’années. Il ne voulait pas manger avec les personnes âgées. La responsable des infirmières volontaires lui faisait la guerre. Elle était très colérique. Mais lui non plus n’était pas facile. Il avait son caractère et j’imagine qu’après avoir été quelqu’un de si important, le fait de se retrouver là, dans ces conditions… Il n’avait pas d’argent. Il allait à la messe de l’hôpital et j’avais beaucoup de peine de voir qu’il ne communiait pas, parce qu’on pouvait deviner facilement une profonde souffrance. Je lui disais : « Ce n’est pas ta faute si tu as dû sortir, tu peux aller communier ! ». Je pensais qu’il était sorti de la Légion à cause d’un désaccord avec le père Maciel, ou quelque chose comme ça, mais je n’en savais pas plus. Un jour, alors que nous revenions de l’église, mon mari se trouvant avec nous, il a commencé à nous raconter quelque chose qui… Bon, pour moi, c’est vraiment la chose la plus terrible que j’ai entendu dans ma vie. C’était tellement énorme, que cela m’a littéralement glacé. Je ne savais même plus que penser… Il nous a raconté que Maciel avait abusé de lui depuis son enfance, et qu’il ne lui avait jamais pardonné. Ensuite, il a fait le geste de quelqu’un qui se fait une piqure et nous a dit que Maciel l’envoyait chercher de la drogue et qu’il avait risqué sa vie pour l’obtenir, parce qu’à cette époque, c’était très difficile de s’en procurer et qu’il fallait la chercher en mille endroits différents.

Ensuite, il a été dit qu’il ne pouvait pas parler de façon compréhensible…

On a également dit qu’il n’avait plus toute sa tête… C’est faux : il allait parfaitement bien. On comprenait tout ce qu’il disait. Ensuite, dans la voiture, je me suis mise à pleurer et je lui ai dit : « Qu’est-ce que cela ? Comment est-ce possible ? » Je n’ai jamais vraiment apprécié les légionnaires, mais je les acceptais. Maciel avait baptisé mon neveu dans la maison de mes parents, et c’est là que je l’avais rencontré pour la première fois. Je l’avais trouvé très désagréable. Toutes les soeurs de ma mère et tous ceux qui appartenaient au mouvement étaient devenus complètement fous quand ils ont su que « Nuestro Padre » allait venir dans la maison de mes parents. Et puis les légionnaires ont dit qu’il ne pouvait pas y avoir plus de 20 personnes dans la maison, parce qu’on venait tout juste d’opérer le père Maciel. On lui avait mis une plaque dans la tête et il était très fatigué.

Et donc les gens se sont mis à se battre pour faire partie de ces vingt personnes. Il y a même eu une liste d’attente, tellement les gens désiraient le voir. Et lorsque Maciel est arrivé et que je l’ai vu, avec ses cheveux teints, j’ai ressenti une profonde gêne. La même gêne que j’ai ressenti quand j’ai rencontré Mgr Prigione, la première fois. Je me suis dit : « Beurk ! », parce qu’en plus il s’était fait une teinte couleur carotte… Ce n’était même pas un beau châtain… Je me disais : « Quoi ? Ça c’est un saint ? »

Mais bon, après, lorsque Juan Manuel m’a raconté toute son histoire, notre relation est devenue encore plus forte. Je ne venais plus seulement pour le réconforter, mais avec le désir profond de l’aider à retrouver la paix.

Il n’avait pas rompu avec Dieu, mais ne communiait pas.

Oui, il se sentait coupable. Il ne se croyait pas digne de communier parce qu’il avait quitté le sacerdoce et, bon, maintenant nous savons que de nombreuses victimes se sentent coupables d’avoir provoqué l’abus. C’est ce qui me préoccupait. Je lui disais : « Il faut que tu communies. Veux-tu parler avec un prêtre ? » « Non, avec personne, avec personne ! » Je ne pouvais pas le convaincre, mais un jour Gabi m’a appelé au téléphone et m’a dit que Juan Manuel voulait parler avec moi. Elle me l’a passé et il m’a dit : « Oui, je le veux ». J’étais étonnée, parce que je ne m’y attendais pas. Je lui ai dit que j’avais un ami que je pouvais lui amener.

Tu pensais déjà à quelqu’un en particulier ?

Non. A ce moment, je me suis dit : mais qui vais-je lui amener ? Comme je travaillais dans la paroisse, j’étais très ami avec le curé, alors je suis allé lui dire : « Faites moi cette petite faveur ». Je lui avais déjà raconté l’histoire de Juan Manuel. Il était au courant du drame dans lequel il s’était empêtré. Il m’a dit qu’il ne pourrait y aller que deux jours plus tard, alors je lui ai répondu : « Non, non, non, c’est urgent ». Alors j’ai pensé à Alberto, mais comme ce dernier était toujours très occupé, travaillant avec l’évêque et traitant de questions politiques, j’ai pensé qu’il allait me dire non. Mais il m’a répondu : « Oui, quand veux tu que j’aille le voir ? Demain ? C’est parfait ». Je lui ai raconté au téléphone l’histoire, à grands traits. Le jour suivant, je me trouvait avec Juan Manuel, et Alberto n’arrivait pas. Je me disais : « Mon Dieu, faîtes qu’il arrive… C’est la seule chance, qui ne se répètera pas. Il va perdre confiance ». A la fin Alberto est arrivé, avec 15 minutes de retard, et moi, qui voulait jouer à la responsable de la réunion, j’ai dit : « Maintenant, nous allons faire une petite sortie. Je vais faire les présentations et ensuite je vous laisserai discuter ensemble ». C’était sans compter sur l’intelligence de Juan Manuel, qui voit Alberto, le salut et lui dit : « allons manger ». Et moi : « Quoi ? Non… comment vas-tu l’emmener ? » Il aimait aller dans un restaurant à l’Armée Nationale, qui fait de la cuisine de Santander. Juan Manuel a commencé à chercher de l’argent dans ses poches et Alberto lui a dit : « Non, non, cette fois, c’est moi qui t’invite. Et la prochaine fois, ce sera toi ». Je n’avais pas fini de raconter toute l’histoire à Alberto. Je ne lui avais pas encore dit qu’il avait parfois du mal à prononcer certains mots. Alors je suis rentrée chez moi et j’ai passé la soirée un peu angoissée, jusqu’au moment où Juan Manuel m’a appelé : « Maintenant, ça y est. Je peux communier ». Vous ne pouvez pas imaginer ce que cela signifiait. Je lui ai dit : « Aujourd’hui, c’est ta première communion, et nous devons fêter l’évènement ensemble ». Et c’est ce que nous avons fait. Gabi était aussi présente. Le prêtre était assez surpris. Imaginez, après tant de temps, il s’approchait finalement pour communier. C’était tellement émouvant ! A partir de ce jour, il a vécu beaucoup plus tranquille, en paix, profitant de la vie. Il y a eu cependant une fois… c’était après la rencontre avec Alberto… Maciel est venu le voir. Et quand je suis arrivé un peu plus tard pour lui rendre visite, il était furieux, comme un énergumène. Il m’a dit : « Il est venu ! Il est venu ! Il m’a proposé de me conduire en Espagne. Il est venu pour m’acheter ! Mais je ne vais pas me laisser faire encore une fois, jamais ! »

C’était la première fois que Maciel lui rendait visite ?

Non. Gabi, l’infirmière, m’a dit : « Il est venu plusieurs fois pour lui offrir un tas de choses afin d’acheter son silence ». Et Juan Manuel, quand il se sentait mal, me disait : « S’il m’arrivait quoi que ce soit… prends avec toi le porte-documents. » Dans sa chambre, il n’y avait rien d’autre qu’un lit, un bureau, une petite table rectangulaire et une penderie en métal avec deux portes. Au-dessus de cette dernière, il y avait un porte-documents en cuir, couleur café. Après, j’ai su que José Barba était également au courant pour le porte-documents. Bien sûr, l’attitude de Gabi me surprenait beaucoup : son dévouement pour Juan Manuel était total. Je me suis même demandé si elle n’était pas tombée un peu amoureuse, mais bon, elle a sans doute pensé la même chose de moi ! Parce que son attitude était très similaire à la mienne. Je me souviens d’une fois où je l’ai vu, presque allongée sur le sol, faisant des bandages sur tous les doigts de pied de Juan Manuel, avec tellement d’amour, que je me suis dit : « Cet homme a un ange vraiment très spécial pour s’occuper de lui ». J’en plaisantais avec lui et je lui disais : « Toute ta vie, on t’a privé de femmes, et maintenant c’est nous qui prenons soin de toi ». Il riait de bon cœur : « Oui, les femmes. Je suis très privilégié ».

Bien, c’est à cette époque qu’on allait opérer Juan Manuel. Je suis allé le voir la veille de sa mort, et il allait bien. Il n’était pas sur le point de mourir, du tout. Il était fatigué, parce qu’il n’avait pratiquement pas dormi, et je lui ai dit : « Demain, je viendrai pour te rendre visite ». Je suis parti, et le jour suivant, vers cinq heures de l’après midi, alors que je rentrais de la piscine, la fille m’a dit : « Madame, le père est mort ! L’hôpital espagnol a appelé ». Je suis parti en courant à l’hôpital. J’ai trouvé sa chambre fermée. Des infirmières m’ont dit qu’il avait été conduit dans la tour de l’hôpital. Là, un policier m’a dit : « les morts sont en dessous ». J’ai descendu les escaliers. Je suis entré dans un lieu épouvantable et j’ai découvert une planche de marbre avec une momie dessus, parce que c’est vraiment ce que j’ai vu là-bas : une momie. A côté de la dépouille se trouvait le père légionnaire Gregorio Lopez, de l’Université Anahuac, et Lupita Espinosa. De l’autre, José Barba. J’ai embrassé le corps et je suis resté là, pleurant, comme une veuve. Je pleurais et pleurais encore devant une momie.

Peux-tu décrire ce que tu as vu ?

Une personne recouverte de bandages, complètement blanche de bas en haut. Il n’y avait aucune partie de corps découverte, aucune. Tout, absolument tout avait été recouvert de bandages. Aujourd’hui, avec un peu de malice, je me dis : pourquoi je ne l’ai pas découvert ? Pourquoi n’ai pas voulu le voir, lui toucher les mains ?

Mais c’était bien lui ?

Je ne sais pas. J’ai tellement pleuré que José Barba s’est approché de moi, m’a pris dans ses bras et je l’ai beaucoup remercié. Sur ce lieu, on pouvait sentir la violence de la tension entre des deux camps qui étaient divisés à propos du corps. C’est horrible. Je ne savais pas ce qu’on allait faire de la dépouille, parce que je n’étais pas un membre de la famille. Lupita et Gregorio se sont chargés de tout. Comme c’était elle qui finançait, elle a demandé à ce qu’on l’emmène à Gayosso. Ils ne voulaient pas qu’on installe une chapelle ardente. A quoi bon, si personne ne le connaissait ? S’il n’était plus quelqu’un d’important ? Ils voulaient le mettre dans la cave de Gayosso, pour le faire incinérer le jour suivant, de façon à en finir avec cette histoire. Mais à ce moment, le jeune homme, celui qui était de la famille Domit, s’est écrié « Amenabar, dans une cave ? Non ! Un homme si bon et si noble… je lui paye la chapelle ! ». Mais, avec le service de la chapelle, il y a le faire-part de décès. Quand tu engages un service complet, il faut faire publier un faire-part de décès, et effectivement, le faire-part est sorti dans le journal, annonçant que Juan-Manuel, cette fois, était vraiment mort.

Je me sentais perdue. J’étais toute seule parce que mon mari était parti en voyage. Je ne comprenais pas pourquoi il était mort. Ils m’ont dit qu’il s’était étouffé avec un morceau de viande… mais il n’avait pas de problème pour manger. En plus, c’est étrange… il était en train de manger… et moi, j’arrive à six heures et ils avaient déjà préparé le corps. C’est là que la discussion a commencé avec José Barba, parce que nous sommes allés ensemble à Gayosso. J’étais vraiment inconsolable, me disant à voix haute : « C’est vraiment pas juste, une telle vie… Il n’y a pas de justice ! Tant de souffrance ! Pauvre homme ! ». Et c’est alors que José m’a dit : « Qu’est-ce qui n’est pas juste ? Qu’est-ce que tu sais ? » Je lui ai répondu : « Je ne sais pas ce que toi tu sais, mais moi, ce que je sais est terrible ». Alors il m’a dit : « Si Juan Manuel a eu suffisamment confiance en toi pour te le dire, je peux également te compter parmi mes amis ». Et c’est ainsi qu’a commencé notre amitié. Egalement avec beaucoup de souffrance, parce qu’alors est venue l’histoire de José et de tous ses amis. A Gayosso il y avait José, Gabi (qui est arrivé plus tard dans la nuit, après ses cours), et mon beau-frère Fernando, que j’avais appelé tellement je me sentais mal. Il est venu pour m’accompagner. Il avait également étudié à l’Irlandés et il aimait beaucoup Amenabar. Domit est également venu.

Et le père Gregorio ?

Non, à Gayosso, ils ne sont pas venus. Ni lui, ni la Légion. Il n’y avait que trois pelés et un tondu. J’ai prévenu Alberto que Juan Manuel était mort et nous avons décidé qu’il célèbrerait une messe le jour suivant.

Alberto raconte qu’Amenabar lui avait demandé de célébrer la messe de ses funérailles afin qu’il dise qu’il avait pardonné, mais qu’il demandait justice.

Mais ni lui, ni moi, n’avions imaginé qu’il allait mourir aussi rapidement ! C’est un peu comme s’il lui avait dit : « J’espère que ce sera un type comme toi qui célèbrera mon enterrement ». Pour ne pas tomber entre les mains de l’ennemi, n’est-ce pas ? Ça allait dans ce sens là. Au cours de la messe, Alberto a effectivement dit cela, à savoir que Juan Manuel avait pardonné, mais qu’il demandait justice. Il y avait là plusieurs anciens légionnaires et, lorsqu’il a dit cela, leurs petites antennes se sont mises à siffler. J’ai vu José s’approcher de lui et lui dire, comme il l’avait fait avec moi : « Si Juan Manuel a eu confiance en toi, alors moi aussi je te fais confiance », et ils se sont mis d’accord pour se rencontrer.

Et après la messe ?

Ils ont emporté le corps pour l’incinérer, et ils nous ont dit que dans la nuit il y aurait une messe dans l’église de la Herradura, qui est ma paroisse, et où le curé est un ami. Alors j’ai dit : « Quel est le rapport entre la Herradura et tout ceci ? »

Et qui avait choisi cette église ?

Lupita avait payé la crypte, mais elle vit dans le sud… Je ne sais pas. Jusqu’à présent, j’ai toujours trouvé cela étrange que cela ait eu lieu ici. C’était juste à côté de chez moi. Le père Gregorio allait célébrer la messe… zut ! José m’avait raconté l’histoire conflictuelle entre Gregorio et Juan Manuel, et comment il lui avait reproché d’avoir quitté la Légion, d’avoir parlé et de ne pas avoir été solidaire. Pour moi, Gregorio, c’est le diable en personne. Nous sommes arrivés à l’église de la Herradura et tous ceux qui rendaient visite à Juan Manuel se sont assis sur le côté gauche : Gabi, les anciens légionnaires, l’ancienne épouse de Juan Manuel que je ne connaissais pas. Et de l’autre côté, quelques élèves et anciens élèves de l’école, des compagnons de mon mari et quelques autres personnes, la belle-mère de ma soeur, enfin… très peu de personnes. Nous étions plus nombreux de notre côté que de l’autre. Quand Juan Manuel est mort, je suis rentrée à la maison. J’étais inconsolable. Toute ma famille était au courant de ce qui se passait, parce que je racontais innocemment à tout le monde : « Tiens, aujourd’hui je lui ai rendu visite. Aujourd’hui, on l’a emmené en promenade. On lui a fait rencontrer Alberto. Dis à ta belle-soeur d’aller lui rendre visite ». Je racontais tout à tout le monde ! Et donc, toute ma famille était au courant de ce qui se passait.

Et donc Maciel aussi.

Bien entendu. Je suis certaine qu’ils connaissaient parfaitement ma vie. Quand j’ai changé de maison, la première lettre que j’ai reçu était de l’Université Anahuac, alors que je ne leur avais pas donné ma nouvelle adresse. Vous imaginez ? Evidemment, cela m’a fait peur. Qui avait pu leur dire que je vivais ici ? Ils avaient un réseau !

Après la mort d’Aménabar ?

Oui. Nous avons eu peur pendant très longtemps.

Et que s’est-il passé avec le porte-documents ?

Le jour de Gayosso, pendant la nuit, Gabi est venue et nous a dit : « J’ai essayé d’entrer dans sa chambre, et les infirmières m’en ont empêché. » Elle était infirmière, amie de toutes les autres qui travaillaient là-bas. Gabi restait parfois très tard dans la chambre de Juan Manuel, lui faisant des lectures, l’accompagnant, lui parlant de tout et de n’importe quoi. Quand Juan Manuel dormait, elle étudiait. « Je n’ai pas pu entrer, mais maintenant je vais retourner à l’hôpital. Il y aura les infirmières de nuit qui sont toutes mes amies, et je vais leur demander de me laisser entrer afin de récupérer le porte-documents ». Le jour suivant, elle me dit : « Toute la chambre a été mise sens dessus dessous. Tout a été retiré. Il n’y a plus de porte-documents. Il n’y a plus rien ! »

Mais que veux-tu dire par « sens dessus dessous » ?

En désordre, tout hors de sa place. La chambre avait été fouillée. Nous savions toutes les deux que le porte-documents contenait des lettres de Juan Manuel au Pape et à Maciel. C’était des documents de très grande valeur qui ont complètement disparu.

L’hôpital espagnol a des liens avec les Légionnaires ? Parce qu’il leur aurait fallu avoir la complicité de l’hôpital pour fouiller la chambre, prendre des affaires et fermer à clé, n’est-ce pas ?

Je ne sais pas. Je crois qu’ils avaient effectivement un sbire à eux dans l’hôpital, parce que cette infirmière volontaire qui le détestait, madame Ruiz, a rendu la vie très dure à Juan Manuel et il me semble que ses reproches allaient dans ce sens : « Il a trahi la Légion. Il a trahi l’Eglise. C’est un traitre, qu’il souffre ! ». La raison pour laquelle je suis venue à l’hôpital Espagnol, personne ne la comprend. Gabi raconte que lorsqu’elle l’a rencontré pour la première fois, elle a vu une sorte de cadavre. C’est ce qu’elle raconte. Elle dit que lorsqu’elle s’est approché pour s’occuper de lui, tout le monde lui disait : « Non, ne t’occupe pas de lui. De toute façon, il va mourir. Ne te fatigue pas, cet homme n’en vaut pas la peine ». Mais Gabi s’est imposée cette tâche et s’est dédié à le soigner. Elle était présente lorsque Maciel était venue voir Amenabar, et elle avait noté cette attitude étrange… comme celle de la petite amie jalouse, comme celle du syndrôme de Stockholm, où l’on aime et on déteste en même temps… ça te fait plaisir de le voir, et en même temps non.

Et que s’est-il passé pendant la messe ?

Le père Gregorio a dit qu’il avait été un ami intime de Juan Manuel, qu’il l’aimait beaucoup, que pour lui, c’était une grande douleur, une perte. Qu’il n’avait jamais accepté le voir renoncer à sa vocation et commettre l’erreur de se marier. Et nous, que dire ? Nous étions horrifiés ! Horrifiés ! « Comment ça tu étais son ami ? Alors pourquoi n’es-tu jamais venu lui rendre visite ? Comment as-tu pu permettre qu’il se trouve là ? Pourquoi ne l’as-tu pas aidé ? Pourquoi, sachant ce qu’il avait souffert, n’as-tu pas eu de la compassion pour lui ? » Ils ont déposé les cendres dans la crypte. Le temps a passé et je me suis arrangée pour que chaque année on célèbre une messe à son intention. J’appelais José et Alberto, avec qui s’est tissée une forte amitié. Et un jour, le curé m’a dit qu’un neveu avait emporté les cendres. Nous n’avons jamais su qui était cette personne et nous nous sommes retrouvés sans rien. Même pas les cendres. C’est horrible !

Juan Manuel Fernandez Amenabar a marqué un avant et un après pour toi.

Ma vie a pris un sens complètement différent depuis que j’ai connu Juan Manuel. Je me rendais compte qu’il avait été castré de sa partie féminine. Son intelligence fonctionnait parfaitement. Sa raison tournait à mille à l’heure. Mais la partie de son émotivité, sa partie féminine, de tendresse, d’affection… celle-là, il ne l’avait pas. Et c’est ce que j’ai essayé de lui donner, inconsciemment, comme si je lui disais : « Nous voici, les femmes, autour de toi, et nous ne sommes pas aussi mauvaises qu’on veut nous dépeindre ». Parce que les légionnaires ne saluent pas les femmes avec la main, ils n’ont pas le droit de monter dans une voiture avec une femme ; ils n’ont pas le droit de parler à une femme seul à seule ; les institutrices de leurs écoles doivent porter des robes longues. A l’Irlandés, un garçon et une fille qui sont frère et soeur ne peuvent pas monter dans le même bus, même s’ils vont à la même maison. Il y a une véritable séparation, un problème sexuel très très très fort. Et Juan Manuel avait ce problème. Je m’en suis rendu compte et j’ai ressenti le désir croissant de l’aider à développer en lui cette partie féminine. A cette époque, j’écrivais ma thèse d’histoire de l’art sur la représentation de Marie-Madeleine, et je la lui ai dédicacé. Je suis entré dans une dynamique de lutte pour les femmes, à travers la théologie féministe que j’avais étudié à Séville, à travers une Fondation (où nous travaillons avec un groupe de jeunes femmes), à travers des cours que je donne trois fois par semaine à des femmes, pour les aider à prendre conscience de leur valeur, de leur importance, du fait qu’elle ne doivent pas se taire, qu’elles ne doivent pas se laisser faire, qu’elle doivent oser prendre la parole.

Je crois que tout cela, je le dois à l’expérience que j’ai vécu avec Juan Manuel. C’est très curieux : Juan Manuel meurt, il m’arrive cela… J’écris une thèse qui est ensuite éditée en livre… C’est-à-dire, les choses se présentent et tu te dis : « Ce n’est pas le hasard ». C’est comme une trajectoire à laquelle je suis en train de répondre, et qui m’a conduit. Je ne regrette aucun des pas que j’ai fait. Je suis contente de cette expérience, qui a été extrêmement douloureuse, mais a également été très enrichissante pour toute ma famille. Mon mari et mes enfants m’ont beaucoup soutenu. Tu sais, quand j’ai appris qu’Alberto avait également quitté le sacerdoce, cela a été aussi pour moi une chose terrible. J’avais l’impression qu’il avait quitté à cause de moi. Un jour, il m’a dit : « Non, je t’en remercie. C’est l’expérience la plus riche que j’ai fait dans ma vie. Merci. »

D’après « Marcial Maciel, Historia de un Criminal », de Carmen Aristegui