La Légion du Christ peut-elle être rénovée ?

Mercredi 9 février 2011 — Dernier ajout mercredi 20 novembre 2019

Une lettre très intéressante du père Richard Gill vient d’être publiée sur le site de Sandro Magister. Ce prêtre, qui a servi pendant 29 ans dans la LC, et qui a eu notamment des responsabilités importantes aux Etats-Unis, a quitté l’année dernière la congrégation. Il expliquait les motivations de sa décision dans une lettre que nous avions publié sur ce blog en janvier 2010.

La nouvelle analyse du père Gill a les avantages et les défauts de sa sortie récente : d’un côté, il est très informé de la situation exacte et donne quelques éléments concrets qui en disent long sur la véritable volonté de réforme des supérieurs actuels de la congrégation. De l’autre, comme le faisaient remarquer quelques internautes sur le blog life-after-rc, ses suggestions dénotent peut-être une certaine naïveté, comme s’il n’avait pas encore pris conscience de toute la perversité du système. Le temps fera son travail.

Il y a un peu plus d’un an, j’ai décidé que je ne pouvais plus, en conscience, continuer à faire partie des Légionnaires du Christ et j’ai entrepris des démarches pour être incardiné dans le diocèse de New-York en tant que prêtre diocésain. Les révélations concernant la sordide double vie de l’homme qui avait créé la Légion du Christ, feu le P. Marcial Maciel, sont bien connues. Sa vie marquée par un comportement sexuel déviant, par de la corruption, par de mauvais traitements, par l’abus de la confiance de plusieurs papes, a fait naître de sérieux doutes quant au fait qu’un authentique charisme ait pu être transmis par un tel homme. Ces questions sont encore largement sans réponses à l’heure actuelle. Bien que le Saint-Siège ait fait un effort extraordinaire et impliqué un grand nombre de gens dans la réforme la Légion au cours des années à venir avec l’espoir de la sauver, un groupe d’enquêteurs du Vatican a parlé de Maciel comme d’un “homme dépourvu de sentiment religieux” et le Saint Père lui-même l’a qualifié de “faux prophète”. Il n’est pas exagéré de dire que Marcial Maciel a été, de loin, le personnage le plus méprisable de l’Église catholique au vingtième siècle et qu’il a fait plus de tort à la réputation de celle-ci et à sa mission d’évangélisation que n’importe quel autre dirigeant de l’Église pris individuellement.

Mais ce qui pesait sur moi encore plus que les scandales dont le P. Maciel s’était rendu coupable, c’est le fait que les actuels dirigeants de la Légion, une fois qu’ils en ont été informés, n’ont pas agi ou qu’ils ont agi d’une manière telle qu’ils ont constamment induit les Légionnaires en erreur. Ils ont cherché à maintenir une unité extérieure au détriment de la confiance, de l’honnêteté, des réformes nécessaires et de la transparence. À la suite des révélations à propos de Maciel, ils se sont systématiquement efforcés de nier et de minimiser les faits relatifs au P. Maciel, manifestant ainsi une attitude profondément troublante de paternalisme vis-à-vis de leurs propres religieux. C’était comme si les prêtres et religieux n’avaient pas eu le droit d’être informés d’affaires graves ayant un impact sur leur avenir, leur liberté et le don de leur vie à la Congrégation. J’en suis venu à admettre que ce type de comportement était le fruit d’une culture interne créée par le P. Maciel et extrêmement difficile à changer, même avec l’assistance du Saint-Siège.

J’écris maintenant comme quelqu’un qui est à l’extérieur et observe ce qui se passe, mais, bien évidemment, je continue à m’intéresser vivement aux Légionnaires parmi lesquels j’ai servi pendant 29 ans. Les Légionnaires de ma génération et de celle qui a suivi étaient des jeunes gens idéalistes qui voyaient dans la Légion une grande force capable de contribuer au renouvellement de l’Église et de collaborer avec le pape Jean-Paul II au nouveau printemps de l’évangélisation. Ce dans quoi nous nous étions engagés, motivés par un zèle authentique et par une espérance juvénile, s’est avéré une accablante démonstration du côté humain de l’Église, qui a laissé beaucoup d’entre nous très profondément désabusés. J’espère sincèrement que le projet de réforme va réussir, parce que je sais par expérience que la Légion compte un grand nombre de prêtres pleins de talent, intelligents, actifs et saints, qui ont beaucoup à apporter à l’Eglise s’ils sont correctement dirigés.

En dépit des efforts faits pour aller de l’avant comme si tout était normal, la situation au sein de la Légion est compliquée et divisée. Environ 70 prêtres sur plus de 800 ont quitté la Congrégation. Parmi ceux qui sont restés, certains espèrent de manière passive que le Vatican va simplement dicter à la Légion le chemin à suivre. D’autres désirent sincèrement une réforme, mais ils ne font aucunement confiance aux supérieurs actuels. Les supérieurs ont découragé la discussion ouverte sur les questions à débattre en se référant à la nécessité d’être charitables et miséricordieux envers Maciel. Il reste beaucoup d’ignorance à propos de ce qui s’est passé et des raisons pour lesquelles le scandale a perduré pendant tant de décennies. L’obéissance, fondée sur l’idée que pour les Légionnaires un supérieur représentait la volonté de Dieu, est devenue pour beaucoup d’entre eux une tension et un malaise. Beaucoup ont fini par se rendre compte que la direction spirituelle dynamique qui est nécessaire dans une telle crise a fait et continue à faire gravement défaut.

Les vocations ont chuté vertigineusement dans des endroits comme les États-Unis. Les opérations de collecte de fonds ont été gravement affectées, ce qui a conduit à la décision de vendre un certain nombre de biens d’une grande valeur et de se décharger d’apostolats importants afin que la Légion puisse assurer le remboursement de ses lourdes dettes. La situation est très semblable en Espagne, où les vocations sont très peu nombreuses depuis plusieurs années et où, actuellement, la Légion est également aux prises avec de graves difficultés financières et se trouve contrainte de vendre des écoles et d’autres biens pour financer ses activités.

Le cardinal De Paolis, nommé délégué du Saint Père en juillet dernier, a jusqu’à maintenant avancé avec lenteur dans le processus de réforme, qui en est encore à ses étapes initiales. Dans une conférence qu’il a donnée aux Légionnaires à Rome le 3 janvier, il a présenté les grandes lignes d’un processus de révision des constitutions de la Légion élaboré par une commission composée de ses assistants et de plusieurs prêtres Légionnaires. De Paolis a insisté sur le fait que ce travail serait fait à un rythme mesuré et s’étendrait sur trois années, couvrant en 2011 “l’identité et la spiritualité” de la Légion, puis en 2012 le système de formation, et enfin en 2013 le gouvernement et l’administration de la Légion. Après cela viendra probablement le temps de la rédaction des nouvelles constitutions, de leur approbation par un Chapitre Général spécial convoqué à cet effet et de l’approbation finale par le Saint-Siège. Il semble que ce processus va durer jusqu’en 2014 ou 2015 au moins.

Le 1er février, la Légion a annoncé la constitution d’une “Commission d’Assistance” de cinq personnes chargées de recevoir les plaintes des victimes de Maciel et de faire des recommandations au cardinal De Paolis. Il y aura bientôt une autre commission chargée d’étudier les finances de la Légion. Un quatrième champ de travail est celui de la Visite Apostolique aux hommes et femmes consacrés de Regnum Christi, qui est actuellement en cours avec l’évêque espagnol Ricardo Blasquez.

De Paolis a insisté pour que chaque Légionnaire prenne part au processus de révision des constitutions et qu’il le fasse dans un esprit de dialogue et de respect fraternels. Il est difficile d’exagérer l’énorme changement de modèle que cela représente pour les Légionnaires, puisqu’il était admis que la constitution de Maciel exprimait la volonté de Dieu en détail. Le cardinal De Paolis a renversé cette croyance des Légionnaires et il leur demande de prendre la responsabilité de remodeler la Légion sous sa direction. Le P. Maciel étant complètement discrédité aux yeux de De Paolis et ne constituant en aucune manière un point de référence pour l’avenir, personne ne peut prédire avec certitude quelle nouvelle forme va prendre la Légion.

La manière dont le cardinal De Paolis aborde le problème montre que le Vatican a beaucoup réfléchi au processus. L’an dernier une tentative des supérieurs de la Légion pour qu’il donne très rapidement son approbation à une version révisée de la constitution a été immédiatement rejetée. Il y a beaucoup à dire en faveur d’un délai plus long pour réaliser les réformes nécessaires, dans la mesure où le cardinal ne s’occupe pas simplement de détails techniques juridiques permettant à la Légion de mieux se conformer au droit canon, mais d’un changement complet de culture interne. Un tel changement, dans n’importe quelle organisation existant depuis soixante-dix ans et comptant des milliers de membres, demande du temps, de la réflexion et de l’assimilation.

En dépit de ces signes positifs, plusieurs difficultés se manifestent dans la manière dont le cardinal aborde actuellement le problème, à savoir :

1. La Légion comme “œuvre de Dieu”

Dans sa lette du 19 octobre 2010 aux Légionnaires qui a marqué le début de son travail en concertation, le cardinal a écrit que la Légion était une “œuvre de Dieu”. Il n’a pas expliqué en quel sens c’était une œuvre de Dieu, ni comment Dieu avait utilisé un homme comme Maciel. Apparemment il s’agissait pour lui d’un point acquis. L’une des principales difficultés créées par cette concession est que, pour les “macielistes” loyaux, cette expression est riche de sens. Parce que, pour Maciel lui-même, qui appelait sans cesse la Légion une “œuvre de Dieu”, elle signifiait que chaque détail des constitutions et des règles était inspiré par le Saint-Esprit et ne pouvait pas être remis en question. Une telle concession de langage prématurée a été une grave erreur, à cause de laquelle les Légionnaires ont plus de difficultés à comprendre qu’il existe des points gravement défectueux dans la structure et dans la spiritualité que Maciel a laissées derrière lui comme son héritage.

Un tel langage élude également ce qui constitue un gros problème au cœur du scandale : en quel sens y a-t-il un authentique “charisme” à la Légion du Christ ? Affirmer simplement qu’elle est œuvre de Dieu ne la rend pas telle, même si c’est le Délégué Pontifical qui le dit. Ce qu’il faut, c’est expliquer comment un charisme valable, approuvé, peut exister à la Légion malgré le P. Maciel.

Ce qu’il faudrait également éclaircir, c’est en quoi consiste précisément ce charisme. Pendant la vie du P. Maciel il y a eu différentes versions à différents moments, à cause du changement des expressions utilisées par Maciel lui-même, comme “formation des leaders”, “ action très efficace”, “charité évangélique”. Les Légionnaires étaient toujours passablement embarrassés de ne jamais pouvoir être vraiment d’accord sur ce qu’était leur charisme, et encore moins de l’expliquer aux autres. Pour dire les choses avec modération, la Légion doit reconnaître qu’elle a vécu dans une grande ambigüité à ce sujet.

On peut espérer que ce sujet sera, de la part des Légionnaires, l’objet de longues prières mais aussi de discussions et d’efforts de discernement ouverts et honnêtes. Il faudra consulter abondamment des experts en histoire de l’Église, en théologie et en droit canon.

2. Enquête sur les origines et l’histoire du scandale

Une autre difficulté provoquée par le cardinal De Paolis est qu’il semble avoir décidé de ne pas répondre positivement à ceux qui demandent, à propos de l’ensemble du scandale Maciel, une enquête plus approfondie que celle qui a été menée par les visiteurs apostoliques en 2009-10. Cette enquête a largement consisté en interviews de Légionnaires actuels et a été concentrée sur la détection d’irrégularités dans le mode de vie de la Légion. Elle n’a pas abordé directement les faits relatifs au P. Maciel, ni le récit des abus sexuels commis par lui sur des mineurs, ni le fait qu’il a entretenu au moins deux maîtresses et trois enfants, ni les irrégularités financières dues à son mode de vie. À plusieurs reprises le cardinal a indiqué clairement que sa tâche était de superviser les efforts de réforme plutôt que de faire un travail judiciaire supplémentaire.

La question plus générale qui se pose est celle de la nécessité de faire toute la lumière sur l’histoire de la Légion et de Maciel. Ni la Légion ni le Vatican n’ont fait une enquête approfondie qui apporte des réponses à des questions comme celles qui suivent :

Comment le P. Maciel a-t-il pu être reconduit comme supérieur général en 1959, après avoir été suspendu pendant les 2 ans et demi que dura une enquête menée par le Vatican à propos de sa conduite ? Les accusations lancées contre lui à cette époque se sont toutes révélées vraies. Il fut autorisé à revenir, s’adonna de nouveau à des abus sexuels et continua à mener une vie immorale, allant jusqu’à devenir père d’enfants, tout en restant supérieur général jusqu’en 2005.

Comment a-t-il réussi à obtenir du pape Paul VI, en 1965, un Décret de Louange pour sa congrégation ?

Qu’y a-t-il derrière la disparition matérielle de Maciel de la Congrégation pendant près d’un an à la fin des années 70 ? Pourquoi les autres dirigeants de la Légion n’ont-ils rien fait ? On a découvert que l’un de ses enfants était né pendant cette période. Maciel disparaissait régulièrement pendant des semaines ou un mois sans que personne ne pose de questions.

Comment a-t-il pu mener une double vie pendant plusieurs décennies, avoir au moins trois enfants de deux maîtresses sans que personne ne remarque rien ou ne devienne son complice ?

Puisque les supérieurs de la Légion savaient en général qu’il était rare que Maciel dise la Messe, récite le bréviaire ou prenne part à des retraites, comment se fait-il que personne n’ait pris garde à ces signaux d’alarme ? Comment se fait-il que personne n’y ait vu le signe d’une vie spirituelle faible, comme on l’aurait fait pour n’importe qui d’autre ?

Comment les constitutions de la Légion - dont on reconnaît aujourd’hui les graves défauts et les contradictions avec le droit canon et qui sont en cours de révision - ont-elles pu être approuvées en 1983 sous la direction du cardinal Pironio, ancien préfet de la congrégation pour les religieux ?

Comment un homme tel que Maciel a-t-il pu entrer en contact avec le pape Jean-Paul II et le tromper pendant de nombreuses années ?

Comment peut-on expliquer que les cardinaux Angelo Sodano, ancien secrétaire d’état du Vatican, et Franc Rodé, ancien préfet de la congrégation pour les religieux, aient constamment défendu Maciel et qu’ils aient encouragé les Légionnaires à le tenir en haute estime, même après que la congrégation pour la Doctrine de la Foi l’eut blâmé avec l’approbation du Saint Père en 2006 ?

Que penser de la culture interne du Vatican quand on apprend qu’en 2004, à l’occasion de ses 60 ans de sacerdoce, Maciel reçut les félicitations du cardinal Sodano alors même qu’il faisait l’objet d’une enquête de la congrégation pour la doctrine de la foi dirigée par le cardinal Josef Ratzinger ?

Comment se fait-il que les supérieurs de la Légion aient pu promulguer à l’usage des Légionnaires une version des statuts de Regnum Christi différente de celle qui avait été approuvée en 2004 par le cardinal Rodé ?

Tant que le mystère du P. Maciel, de ce qu’il a fait et comment, n’aura pas été convenablement éclairci, beaucoup de gens douteront de la pertinence de quelque réforme que ce soit. On continuera à se demander comment les Légionnaires et les dirigeants du Saint-Siège ont pu être conquis à un tel point par cet homme, pourquoi personne au sein de la congrégation n’a jamais fait d’objections ou, si quelqu’un en faisait, pourquoi on n’en tenait pas compte. Qu’y avait-il dans la culture interne de la Légion pour que des hommes par ailleurs très intelligents aient pu être ainsi trompés ? Et l’on ne voit pas très bien comment le Vatican va pouvoir tirer de la débâcle de Maciel les leçons nécessaires afin de se réformer lui-même à l’intérieur et d’éviter que d’autres drames du même genre ne se produisent à l’avenir.

3. La question de la responsabilité

Une troisième point faible de l’actuelle façon de procéder est qu’apparemment on ne se préoccupe pas de demander aux individus des comptes en ce qui concerne leur rôle dans la dissimulation aux autorités de l’Église de ce qu’ils savaient du comportement de Maciel, ou même en ce qui concerne leur collaboration avec Maciel par une coopération formelle à ces crimes. Il s’agit certainement d’un domaine complexe, en raison du pouvoir psychologique et spirituel que Maciel exerçait sur beaucoup de gens. Le communiqué publié le 1er mai par le Vatican affirme que la grande majorité des Légionnaires n’était pas au courant de la double vie de Maciel, parce que celle-ci était bien cachée. Mais certains Légionnaires qui étaient membres de la Congrégation dès les années 40 et 50 ont reconnu qu’ils étaient informés des abus sexuels commis par Maciel ou de sa toxicomanie et pourtant ils ont inculqué le culte du fondateur aux jeunes Légionnaires qui croyaient comme parole d’évangile leurs histoires relatives à l’héroïsme de Maciel. Maintenant on sait que ces histoires étaient en grande partie inventées par Maciel et par d’autres. Il y a un besoin urgent de mettre au jour la véritable histoire de la Légion et de faire apparaître la responsabilité de ceux qui ont déformé la vérité et induit en erreur des générations de jeunes Légionnaires, sans parler du Saint Père et de l’ensemble de l’Église.

Il y a par ailleurs un groupe de secrétaires privés et de collaborateurs personnels qui, pendant des années, ont voyagé avec Maciel, organisant ses déplacements et lui fournissant les fonds nécessaires pour ses activités. Ce groupe doit certainement avoir une part de responsabilité dans la dissimulation de la vie perverse de Maciel aux autres Légionnaires et aux autorités de l’Église. Il ne faut pas se hâter d’adresser des blâmes, mais il est tout à fait raisonnable de procéder à une enquête approfondie et de définir les responsabilités personnelles.

4. Le besoin de nouveaux dirigeants

Le cardinal De Paolis, qui est maintenant délégué pontifical depuis plus de huit mois, n’a pas encore démis de ses fonctions un seul supérieur de la Légion. Pour la plupart d’entre eux, les mêmes supérieurs qui avaient été nommés par Maciel et qui ont dirigé les tentatives visant à le couvrir après sa condamnation par le Saint-Siège en 2006 sont toujours aux commandes. Bien entendu, la culpabilité de chacun d’eux diffère de celle des autres et il ne faut pas se livrer à trop de généralisations à leur sujet.

Toutefois, tant que ce groupe conservera le pouvoir, peu de membres de la hiérarchie feront vraiment confiance à la Légion. Une objection de bon sens à leur maintien au pouvoir est simplement que certains d’entre eux étaient nécessairement informés, ou auraient dû être informés, du mode de vie du P. Maciel. S’ils sont coupables sur le premier point, ils doivent être destitués pour fraude. S’ils le sont sur le second point, ils devraient être écartés au moins pour incompétence.

Des destitutions seront nécessaires pour rétablir une certaine confiance dans la Légion. On peut en dire autant du rétablissement de la confiance chez les Légionnaires qui y sont restés et qui espèrent des réformes. Pour la plupart de ceux qui ont quitté la congrégation, la perte de confiance envers les dirigeants a été la cause principale de leur départ.

5. Les entraves à un véritable dialogue

Le cardinal De Paolis a exprimé son souhait qu’il y ait des discussions sincères et franches entre Légionnaires au sujet des problèmes auxquels ils sont confrontés. Il existe des signes qui montrent que de telles discussions commencent à avoir lieu et un porte-parole de la Légion a récemment déclaré qu’elles commenceraient pour de bon en février et mars au niveau local et au niveau territorial.

Cependant, les vieilles cultures ont du mal à mourir et tout le monde sait à la Légion que des voix qui expriment de profonds désaccords sont encore régulièrement marginalisées. Certains membres de la Congrégation ont été mutés dans des postes lointains, d’autres on été menacés. Les supérieurs se préoccupent encore d’empêcher les dissidents de s’organiser.

Parmi les pratiques de la Légion, l’une des plus controversées a été le contrôle très étendu, par les supérieurs, de toutes les correspondances écrites, qu’elles soient envoyées par la poste ou électroniquement. La Légion a récemment commencé à installer sur tous ses ordinateurs des logiciels espions très efficaces pour contrôler tous les e-mails et toutes les connexions internet des Légionnaires.

Il est difficile de dire jusqu’à quel point le cardinal est conscient de ces agissements, mais en plus d’une occasion il est intervenu pour empêcher les supérieurs de déplacer de manière injuste certains Légionnaires qui avaient exprimé leur désaccord. Cependant, sa récente lettre a montré clairement qu’il ne voulait pas se laisser entraîner à contrôler tous les faits et gestes des actuels dirigeants et qu’il demandait aux religieux ayant des plaintes à formuler de les adresser aux supérieurs de la Légion plutôt qu’à lui. Mais beaucoup de Légionnaires, n’ayant pas un accès plus facile au cardinal ou à ses quatre assistants, vont se sentir désarmés face à d’éventuels abus de pouvoir et ils n’oseront pas parler.

Une autre action à envisager serait de faire participer au dialogue ceux qui ont quitté la Légion à cause des scandales. Leur point de vue de Légionnaires qui ont été longtemps loyaux mais se sont sentis obligés de partir ces dernières années pourrait ajouter de l’objectivité et éviter à la Légion d’avoir une vision trop limitée des problèmes.

6. La difficile question de la culture

Enfin il y a une question difficile, qui est bien perçue par la plupart des Légionnaires qui ne sont pas originaires de pays latino-américains. C’est de savoir jusqu’à quel point une “mentalité latino”, faute d’un terme plus adapté, imprègne la Légion. Cette mentalité fait apparaître des points de friction avec la manière européenne ou anglo-saxonne de vivre la foi catholique. La plupart des congrégations internationales acceptent une bonne dose de diversité dans l’expression et les coutumes. Mais, en raison du goût obsessionnel de Maciel pour l’uniformité et l’unité partout dans le monde et pour un seul ensemble de règles pour tous, les différences nationales et culturelles étaient réduites au minimum. Les frictions existantes n’ont jamais été sérieusement affrontées, ni même reconnues.

Cependant, les erreurs tragiques et la tromperie qui se sont manifestées dans la manière de faire face au scandale démontrent que l’équipe dirigeante, largement mexicaine, se souciait beaucoup moins de connaître les faits, de les révéler, de faire connaître simplement la vérité et d’affronter les conséquences. Culturellement, les Latinos ont tendance à être plus tolérants vis-à-vis de l’inconduite, de la corruption et de la malhonnêteté. Il est maintenant clair que les dirigeants n’ont pas jugé que les membres de la congrégation eussent effectivement le droit de connaître la vérité à propos du mode de vie du fondateur et qu’ils l’ont tenue cachée. Tant que Maciel a été au pouvoir, cette attitude était simplement considérée comme un sous-produit d’un système strictement hiérarchique ; maintenant elle irrite beaucoup de gens qui y voient une forme grossière de paternalisme.

Ce n’est pas un hasard si les Légionnaires les plus indignés par les dirigeants sont plutôt les Américains et les Espagnols, les deux nationalités qui comptent le plus de membres après les Mexicains. Les vocations ont chuté fortement dans les deux pays, comme dans le reste de l’Europe. En ce qui concerne les départs pour rejoindre le clergé diocésain, la grande majorité a été le fait d’Américains et d’Espagnols. La Légion, qui était naguère fière de son caractère international, est aujourd’hui confrontée au risque très réel de n’être plus qu’un ordre principalement mexicain.

Il est temps de prendre acte du fait qu’une bonne partie de ce que Maciel présentait comme “inspiré par Dieu” était plutôt le fruit des limites et des défauts de sa culture.

Trouver moyen de donner de l’autonomie aux divers territoires, moins insister sur la notion d’“unité monolithique” tellement défendue par Maciel et introduire une saine volonté de vérité et de responsabilité : autant d’objectifs qui peuvent paraître évidents mais qui, s’ils sont possibles, impliqueront des changements spectaculaires dans la vie et la culture de la Légion du Christ.

Une autre possibilité serait la création d’une forme radicalement différente de la congrégation, moins centralisée et plus autonome en ce qui concerne les États-Unis, où elle pourrait adopter un style plus américain d’ouverture et de transparence. Cela aurait été impensable tant que l’état d’esprit de Maciel prédominait au sein de la congrégation, mais ce ne serait sûrement pas la première fois que le Saint-Siège reconnaîtrait le besoin de flexibilité et d’autonomie dans un ordre religieux qui doit travailler de différentes manières dans différents pays.

Une telle solution pourrait permettre à la Légion américaine de regagner la confiance de l’Église et de lui offrir un apport de valeur, ce que le Saint Père souhaite de manière évidente.

Conclusion

Personne ne sait, pour le moment, si les interventions extraordinaires du Saint-Siège vont amener un fort renouveau de la Légion. La plupart des ordres religieux qui parviennent à se réformer eux-mêmes le font après une période de déclin, en revenant au charisme d’origine et aux principes du fondateur inspiré. Dans le cas de la Légion, le fondateur a été un “faux prophète” ; on ne peut donc pas procéder de la sorte.

L’avenir de la Légion, si elle est destinée à survivre et à prospérer, dépendra de sa capacité à trouver en elle-même des dirigeants spirituels d’exception qui parviennent, avec l’aide du Saint-Siège et l’inspiration du Saint-Esprit, à prendre ce qu’il y a de très bon dans la Légion et à exprimer un nouveau charisme et une nouvelle vision pour l’avenir.

Il est tristement ironique que Maciel lui-même ait fait de ce point un thème majeur de ses écrits et conférences destinés aux Légionnaires, à savoir, que l’avenir de la Légion dépendait du leadership spirituel de ses cofondateurs. Les Légionnaires disaient régulièrement une prière spéciale pour “l’authenticité et la fidélité des cofondateurs”. Maciel voulait que les futurs leaders spirituels soient scrupuleusement fidèles à son “inspiration” et à sa constitution. Mais ces leaders spirituels doivent maintenant se manifester et créer une Légion bien différente de celle qu’imaginait Maciel.

Si une telle direction ne se manifeste pas, la Légion court le risque d’un grave déclin et d’une disparition, ou d’une longue période de dérive sans perception claire de sa mission et sans grande influence. Ce dont elle a besoin, c’est de dirigeants courageux qui sachent se libérer de Maciel et créer un nouveau chemin pour aller de l’avant.