Le légionnaire qui est mort quatre fois, et n’a pas voulu se confesser

Mardi 2 février 2010 — Dernier ajout dimanche 24 novembre 2019

Le jour où Marcial Maciel est mort, on a entendu, comme dans le roman Pedro Paramo, un murmure insistant… semblable au bruit que fait le vent en frappant les branches d’un arbre dans la nuit. En prêtant l’oreille, comme dans l’œuvre Juan Rulfo, ce chuchotement bourdonnant, qui ressemblait au bruit d’un essaim d’abeille, a été interprété avec des mots creux, mais remplis de piété : « Priez pour nous ».

Par Idioa Sota et José M. Vidal Publié le 31 janvier 2010 dans la revue "Cronica" (supplément du journal "El Mundo")

Le jour où Marcial Maciel est mort (cela fait deux ans, depuis hier), la luxueuse maison légionnaire de Jacksonville (Floride) s’est transformée en un va-et-vient incessant d’hommes en soutane. Encore aujourd’hui, un rictus étrange demeure sur leurs visages. Une grimace dans laquelle on devine que la mort de Marcial Maciel a fini par rendre justice à une existence vécue dans l’excès, et hors de toute loi, civile ou divine. Quelque chose de terrible s’est produit dans la chambre où le fondateur des Légionnaires du Christ a rendu l’âme.

Un peu plus d’une douzaine de personnes ont été choisies pour l’accompagner pendant ses dernières heures, et, de cette journée du 30 janvier 2008, il leur reste seulement la certitude – et dans certains cas la consolation – que le fondateur des Légionnaires du Christ est mort. Quelle en a été la cause ? Comment cela s’est-il produit ? Et même, où cela s’est-il passé ? Voici des questions qui ont donné lieu à différentes réponses.

Marcial Maciel était un, trine, voire quintuple. Il avait, pour le moins, cinq différentes identités. Il était Raúl Rivas, l’amant de Norme Hilda et père de Normita (Toutes les deux vivent confortablement à Madrid). Il était également Jaime Alberto González Ramirez, conjoint d’une femme mexicaine et père de trois garçons à Cuernavaca. Il était encore le père d’un garçon vivant en Angleterre et celui d’une jeune fille vivant en Suisse. Parfois aussi, il était Juan Rivas… Mais surtout, il était Marcial Maciel, le fondateur de l’une des plus puissantes congrégations religieuses, collecteur d’une fortune incalculable d’origine douteuse et pédophile puni en 2006 par le Pape à se retirer et à mener une vie de prière. Tous sont morts le 30 janvier 2008, il y a maintenant deux ans. Ses secrétaires personnels se sont chargés de les tuer. Comment, sinon, ces derniers auraient-ils réussi à mettre de l’ordre dans les documents de « Notre père », comme ils l’appellent encore aujourd’hui ? Il y avait des comptes bancaires contenant des millions de dollars, des propriétés éparpillées à travers le monde, des fidéicommis aux Bahamas… Un empire estimé à près de 20.500 millions d’euro, entre ce qu’il avait conservé pour lui, sous ses différentes identités, et ce qu’il avait mis au nom de sa Légion.

Ainsi s’explique son don d’ubiquité : ou comment Marcial Maciel était-il mort à fois à Houston (Texas), Washington, Cotija (son village natal au Mexique) et Jacksonville (Floride) ! Quelques heures après avoir quitté ce monde, et bien avant que les médias apprennent la nouvelle, Wikipedia relatait sa mort en Floride. Bien que, quelques minutes plus tard, de façon inattendue, le lieu de la mort de Maciel disparaissait de l’encyclopédie Internet. Deux jours plus tard les premières nouvelles sur sa mort apparaissaient dans la presse. Le Denver Post et le El Paso Times publiaient l’information comme quoi Maciel était mort de causes naturelles, à Houston.

S’agissait-il de causes naturelles ? Quelques légionnaires assurent qu’il souffrait d’un cancer de foie. D’autres affirment qu’il avait déjà subit en 2003 une opération à cœur ouvert, à Houston. Il y a aussi ceux qui se risquent à dire qu’il souffrait de démence sénile. « Il fallait émettre différents actes de décès, chacun avec son motif, pour chacune de ses identités », explique José Bonilla, l’avocat des fils mexicains du légionnaire.

« LA CHAMBRE » DE MACIEL

Quoi qu’il en soit, le véritable Marcial Maciel est mort dans une villa de Jacksonville, en Floride, bien que ses restes aient été transférés à Cotija, au Mexique, sa ville natale. Il s’agissait d’une petite maison accueillant une dizaine de légionnaires, destinée expressément au repos du fondateur, une année avant que celui-ci ne rejoigne la « gloire céleste », comme expliquait l’annonce de son départ sur le site internet officiel de la Congrégation Ultra-Catholique. Le 30 janvier 2008, la population de la maison a été augmenté, de façon inattendue, d’au moins huit personnes. Dans la chambre de Maciel se trouvaient alors Alvaro Corcuera, actuel Directeur Général des Légionnaires ; Luis Garza Medina, vicaire général ; Evaristo Sada, secrétaire général ; Marcelino de Andres, à qui Maciel avait demandé de remettre à ses enfants le fideicommis ; Alfonso Corona, l’un des supérieurs. John Devlin, secrétaire personnel du fondateur ; et les deux Normas. Et comme si le conclave n’était pas assez surréaliste, il y avait aussi un prêtre exorciste, pour s’assurer que l’âme du père n’était pas en prise avec quelque esprit démoniaque.

Pourquoi ? Cela faisait plus de deux ans que le fondateur semblait avoir perdu la foi. Il n’allait pas à la messe, ne priait pas… les Légionnaires qui prenaient soin de lui finirent par se rendre compte qu’il ressentait une « répulsion à l’égard de la religion ». Et l’aversion pour les objets religieux est un signe très probable de possession. De fait, on raconte que, déjà en 1946, les premiers légionnaires avaient assisté à des « phénomènes étranges », de type diabolique. Le père avait à cette époque « un appartement dans la maison du Sacré Cœur », une villa où se trouvait une statue dédiée à cette invocation. Un appartement curieux… d’abord, parce que Maciel n’avait pas de lit : « Maciel dormait dans un cercueil ». Et ensuite, à cause des phénomènes inhabituels qui s’y passaient. Une nuit, ses compagnons ont entendu des bruits étranges dans la chambre de Maciel, et, quand ils sont entrés, ils se sont trouvés devant « des boules de feu qui circulaient dans l’appartement du fondateur, jusqu’à ce qu’elles disparaissent ».

D’autres affirment que, alors qu’ils se trouvaient un jour dans la sacristie, des chiens enragés sont apparus. Maciel ordonna alors aux jeunes qui l’accompagnaient de quitter la salle, et, de la même manière qu’ils étaient arrivés, « les chiens ont disparu, malgré la porte qui était fermée ». Une autre fois, alors qu’ils se trouvaient dans la chapelle, ils entendirent un grand fracas. Les légionnaires « ouvrirent alors la porte et trouvèrent les bancs renversés et Maciel gisant sous l’un d’eux ». Présence du Malin ?

Ces histoires ne sont sans doute que des légendes. Une teinte de réalisme magique dans une vie pleine d’épisodes rocambolesques.

Toutefois, quelqu’un a dû envisager sérieusement le cas de possession et a dû faire appel à un exorciste, auprès de son lit de mort. Luis Garza lui-même s’était confronté, pendant un certain temps, à la rébellion du fondateur. Selon des sources de la Légion, Maciel était tombé très malade six mois avant de mourir. Alors les légionnaires l’avaient transféré depuis Jacksonville jusqu’à un hôpital « de toute confiance » à Miami. Le fondateur « réprimandé » parvint alors à cet endroit, accompagné par trois prêtres et par une femme consacrée.

« JE RESTE AVEC ELLES »

Il a été admis trois jours dans l’hôpital de Miami. Le deuxième jour, les Normas se sont présentées dans sa chambre, et sont restées à son chevet, prenant soin de lui, avec l’approbation de Maciel et pour le scandale des légionnaires.

  • Père, vous devez venir avec nous, lui dirent-ils alors qu’on venait de lui donner l’autorisation de sortir.

Mais, à ce moment là, Maciel était plus dans la peau de Raúl Rivas que dans celle du fondateur d’une congrégation religieuse… et, désignant les deux femmes, il répondit catégoriquement : « Je veux rester avec elles ».

Les prêtres légionnaires, alarmés par l’attitude de Maciel, ont immédiatement appelé Rome. Celui qui était alors le numéro trois de l’institution, Luis Garza, comprit immédiatement qu’il y avait un grave problème. Il consulta le plus haut responsable de la Congrégation, Álvaro Corcuera, et prit le premier avion pour Miami, avant de se rendre directement à l’hôpital.

L’indignation pouvait se lire sur son visage. Il se présenta devant le puissant fondateur, et lui ordonna : « Je vous donne deux heurs pour venir avec nous, ou j’appelle tous les médias pour que le monde entier sache qui vous êtes vraiment ! ». Et Maciel lui tendit son bras.

Son état physique s’était beaucoup détérioré depuis 2005. « Il avait du mal à marcher. Il avait les affections propres à la vieillesse. Au cours de ses derniers mois, plusieurs de ses organes vitaux ne fonctionnaient plus correctement. J’imagine qu’un rapport médical aura dit qu’il est mort d’un arrêt cardiaque. Il avait 87 ans : c’était un vieillard ! », détaille un porte-parole de la Légion du Christ au journal Cronica.

Mais les quelques privilégiés qui l’accompagnaient à la fin de sa vie avaient du mal à le voir comme un vieillard. Pour eux, les dernières heures du fondateur furent un vrai calvaire. Marcial Maciel refusait de reconnaître ses péchés. Il ne souhaitait pas, ou bien ne croyait pas au pardon de Dieu. Cela faisait peut-être trop longtemps qu’il avait pris l’habitude de tromper les représentants de Dieu dans le confessionnal. Comment avouer, d’un seul coup, avoir été pédophile, avoir entretenu des relations avec des femmes et des hommes, avoir eu au moins six enfants, dont il ne s’était jamais vraiment occupé comme un véritable père, avoir consommé des drogues, avoir désiré et obtenu d’énormes quantité d’argent, avoir plagié la spiritualité de sa congrégation, avoir menti et avoir blessé plusieurs centaines de personnes, sans avoir jamais eu le moindre regret, et Dieu sait combien d’autres choses ? Oui, Dieu sait bien tout cela. Alors, pourquoi donc se confesser ? « Non ! », envoya-t-il à Alvaro Corcuera, déterminé à donner l’onction des malades au moribond.

VERSION OFFICIELLE

Finalement, Corcuera aurait obtenu que Maciel fasse un profond examen de conscience. Il a donné plus d’explication à ses proches. « Notre Père » serait mort devant l’image de Notre Dame de Guadalupe, et les dernières paroles qu’il aurait écrit sur une feuille sont « et verbum caro factum est » (et le verbe s’est fait chair). Et effectivement, il a présenté le document, correctement rédigé. Les deux versions sont compatibles. Maciel a pu refuser la confession, mais y être contraint. Il a pu confesser ce que lui semblait approprié, et recevoir l’absolution. Il a pu mourir dans le péché, et écrire quelque chose pour la consolation des futures générations de légionnaires. Seuls ceux qui ont partagé la chambre de Maciel, avant qu’il n’expire, connaissent la vérité. Certains entraient et sortaient. « C’était terrible », rapportent l’un d’entre eux. « Je ne peux pas en dire plus. Terrible ».

Le père Alfredo Torres, l’un des fondateurs de la Légion, utiliserait-il ce qualificatif, à propos de la fin de Maciel ? « Vous avez très bien fait de vouloir connaître mon avis. Dans votre article, vous pourrez mettre : J’ai essayé d’obtenir l’avis du père Torres, mais il n’a pas accepté ». A 83 ans, Torres est le dernier des premiers légionnaires encore en vie. Il dirige le collège hispano-mexicain que le mouvement possède à Madrid, et, au milieu de la crise que vit l’institution, il est devenu un référent à propos des origines de la Congrégation. « De nombreux prêtres viennent pour me parler. De Rome, du Mexique, d’Italie… Tous ceux qui ne sont pas contents m’écrivent ou bien viennent à ma rencontre pour parler avec moi… et moi, je les renvoie sur le bon chemin ». Parce que, à son avis, la congrégation se trouve en ce moment à la croisée des chemins. « Il y a deux voies : l’Eglise ou la rue. Je suivrai toujours la voie de l’Eglise, qui est celle du Christ. Et j’accepte ce que dira le Pape. Quoi qu’il en soit. »

A propos de l’opportunité de rendre publique le fait que Maciel ait refusé la confession, et que sur son lit de mort, il y avait un exorciste, le père Torres conseille : « Publiez-le. Il faut bien que vous gagnez votre vie… et puis, en plus, cela permettra peut-être de faire réfléchir les personnes impliquées. »

Les faire réfléchir ? Pour le moment, les dirigeants de la Légion font face à la visite, avec une certaine opacité dans leurs déclarations.

Les supérieurs ont fait parvenir dans tous les centres un document pour les aider à répondre aux questions des journalistes, des curieux et des envoyés du Vatican. Le document répond par la négative à la plupart des questions : Qu’a fait le père Maciel ? Il y a-t-il eu des irrégularités financières ? Que dites-vous au sujet des anciennes accusations ? Les supérieurs étaient-ils au courant de ces faits ?… En outre, le document établit une stratégie d’argumentation pour toutes les autres questions. On conseille aux membres de la Légion et du Regnum Christi (sa branche laïque) de demander pardon pour le mal causé par Maciel, de se montrer consternés par le fait que ce scandale ait pu contaminer l’Eglise, d’assurer leurs prières pour ceux qui ont été blessés et de promettre d’essayer d’agir comme le Christ aurait fait à leur place.

PREMIÈRE RECONNAISSANCE

Vers le milieu de mars on attend une décision de Benoît XVI. Il y a aujourd’hui entre 100 et 150 prêtres légionnaires qui attendent cette décision pour redéfinir leur chemin à l’intérieur, ou hors de la congrégation. Pour l’instant, il semble que l’option la plus plausible consiste dans le fait que le Pape choisisse un représentant de confiance pour donner une nouvelle direction à la congrégation. Mais il est également possible que Benoît XVI exige une refondation, ou encore qu’il opte directement pour la dissolution de la Légion du Christ.

Entretemps, le représentant légal des trois fils que Maciel a laissé au Mexique, José Bonilla, continue son combat pour obtenir que les jeunes soient reconnus comme les descendants du fondateur. Le premier pas, selon ce qu’a pu savoir Cronica, a été la lettre que le père Álvaro Corcuera, directeur général de la Légion, a envoyée à l’avocat. Dans celle-ci, il reconnaît que le cadet des trois, José Gonzalez, est le fils de « notre père ». Il en reste deux. En plus du fidéicommis que Maciel leur a légué aux Bahamas, et qui leur a été transmis, les enfants du légionnaire auraient des droits sur une partie des biens que le fondateur a éparpillé à travers le monde. Dans moins de trente jours, ses enfants vont poser une réclamation pour obtenir leurs droits d’héritage sur tous ces biens. « Les jeunes rencontrent toutes les semaines le Visiteur au Mexique, Mgr. Ricardo Watty, qui s’est montré très préoccupé par l’affaire ». Plus, sans doute, que ne l’a jamais été Maciel. De fait, le père fondateur des Légionnaires du Christ n’a pas dit adieu ses trois fils. Ils n’ont même pas été informés de son décès.

Le jour où Marcial Maciel est mort, cela a été un va-et-vient de soutanes qui priaient pour l’âme de celui qu’ils appelaient « père ». Mais il manquait trois de ses enfants. Ceux que Jaime Alberto Gonzalez Ramirez, sa troisième identité, avait eu avec une femme mexicaine. Seuls ceux qui ont été dans la chambre du mourant savent s’il a confessé sa sextuple paternité et ses nombreux péchés. Ce 30 janvier 2008, dont certains se souviennent en grimaçant, on pouvait entendre un murmure insistant et pieux qui disait : « Priez pour nous ».