Le modèle économique des Légionnaires du Christ

Lundi 23 août 2010 — Dernier ajout dimanche 24 novembre 2019

Dans cet article publié le 27 juillet 2010 sur Religiondigital, le journaliste Bernardo Barranco met les pieds dans le plat : si la Légion du Christ bénit tous ses bienfaiteurs, sans discernement… ne risque-t-elle pas de devenir une véritable cause de scandale pour l’Eglise ?

La semaine dernière, nous avons entendu les révélations inquiétantes de Luis Garza Medina, Vicaire Général des Légionnaires, présentée par Carmen Aristegui sur MVS, qui manifestent au grand jour un certain nombre d’anomalies. J’en retiens seulement deux. La première, que nous savions déjà tous : Marcial Maciel n’a pas agi seul. Il avait en effet les faveurs et la complicité systématique de sa structure religieuse. Ce qui, du reste, met en évidence le fait que la direction de la congrégation a passé son temps à mentir, systématiquement, non seulement à la société, mais même à ses propres membres.

La deuxième est encore plus grave : des irrégularités dans la gestion des ressources économiques ont permis à Maciel, entre autres choses, d’utiliser l’argent à sa guise, sans avoir de comptes à rendre à personne. Cependant, l’affaire ne s’arrête pas là : Garza Medina reconnaît que jusqu’en 2006, la gestion comptable et financière de la Légion du Christ n’était pas encore en place. Dans une réponse ambigüe, Garza Medina lui-même a essayé de nuancer les enregistrements confondants, affirmant qu’aucun des supérieurs actuels n’était « au courant des comportements du fondateur de la congrégation » ; la subtile nuance entre « savoir » et « être au courant » des conduites aberrantes du fondateur montre bien l’opacité avec laquelle la direction actuelle de la Légion a fait face aux révélations accablantes. Laissons là cette question.

L’absence de contrôle dans le domaine financier est une question qui commence à apparaître et qui ne manquera pas de conduire à de graves révélations. La structure est en train de se fissurer ; déjà, certains légionnaires et anciens légionnaires commencent à découvrir des secrets et des pratiques souterraines. Si Maciel manquait de tout principe éthique, avec un comportement pathologique multiforme, et pas seulement d’ordre sexuel, car il mentait systématiquement et fut un agent corrompu et corrupteur, muni d’une double personnalité et de plusieurs fausses identités… et bien, il y a de bonnes raisons de suspecter des affaires douteuses dans le domaine financier, qui l’attirait tellement, et qui était l’un de ses axes principaux d’action.

Maintenant, nous comprenons le profil de l’archevêque et actuel délégué pontifical, désigné par Benoît XVI, Velasio de Paolis, pour mettre de l’ordre dans la Légion. En plus d’être un expert en Droit Canon et sur toutes les règles ecclésiastiques, il est aussi, ni plus ni moins, l’auditeur attitré du Saint Siège. Maintenant, nous comprenons pourquoi, en se chargeant des Légionnaires, il n’abandonnera pas sa responsabilité actuelle de président de la Préfecture pour les Affaires Economiques du Vatican, afin qu’il puisse utiliser cette infrastructure pour pénétrer et comprendre l’origine, la destination et l’utilisation des fonds de la Légion.

Une tâche qui n’a rien de facile, car la structure est un labyrinthe complexe, qui englobe plusieurs dizaines de fondations, d’œuvres de charité, des initiatives sociales, comme Mano Amiga, Un kilo de Ayuda, Teleton ; des réseaux sociaux comme Gente Nueva, des écoles techniques, des collèges, des séminaires, des universités, etc. En plus de l’énorme infrastructure mobilière et d’actions, les œuvres de la Légion sont disséminées dans plusieurs pays, comme les Etats-Unis, l’Irlande, l’Italie, l’Espagne, le Chili, le Brésil, l’Argentine, et bien entendu, le Mexique.

De Paolis aura le défi de démêler et rendre transparents les mouvements financiers de la Légion, qui se sont convertis en une légende noire contemporaine. Certains parlent de comptes domiciliés dans des paradis fiscaux, de liens malsains avec des groupes financiers de Monterrey ; d’autres estiment la fortune totale de la Légion, entre 25 et 40 milliards d’euros.

Sans aucun doute, la question de la gestion de l’argent de la Légion sera un dossier brûlant, et pleins de surprises. On peut comprendre jusqu’à un certain point les négations et le détachement que le nouveau secrétaire des affaires économiques (du Mexique), Bruno Ferrari, a montré à propos de ses relations avec les Légionnaires. Alors que des organisations de féministes et de défense des Droits de l’homme de Monterrey, ainsi que des investigations journalistiques, comme celles élaborées par Proceso, le dénonce comme étant non seulement un collaborateur enthousiaste de Maciel, mais également comme une interface opérationnelle entre Maciel et les secteurs économiques de Monterrey, Ferrari se démène pour maquiller ses motivations, jusqu’à celles de sa Maîtrise en Droit Canon à Rome. Au cours de l’entrevue avec Aristegui, ses réponses étaient ambigües. Sur ce point, le président de la République, Felipe Calderon, a fait un choix irresponsable en prenant Ferrari pour ce poste, dans un contexte aussi délicat.

La question de l’argent touche l’essence même du modèle religieux des Légionnaires. Vous vous demanderez peut-être si le charisme de la Légion est l’éducation, ou bien la création d’œuvres caritatives, la promotion vocationnelle, ou encore l’évangélisation des classes supérieures ? Rien de tout cela : le charisme des Légionnaires se trouve dans sa capacité à obtenir le soutien économique des élites catholiques, investies dans le champ de l’économie ou de la politique, des pays dans lesquels ils se trouvent. A travers leurs collèges et leurs œuvres sociales, ils font des études de prospection. Leurs jeunes prêtres s’approchent des familles, jusqu’à en faire pratiquement partie. « Choisir, demander et remercier », résume la méthode affligeante que Maciel préconisait.

Le problème de fond consiste à rompre l’articulation structurelle entre la perversion sexuelle d’une partie du clergé, et la perversion économique et politique qui lie l’Eglise avec les grandes puissances de la société. Ce qui se trouve au fond, en effet, c’est la question de savoir jusqu’à quel point le modèle légionnaire offrant le salut aux riches et aux puissants sans se soucier des façons par lesquels ils se sont enrichis, ou de la moralité des actions par lesquels de nombreux hommes politiques arrivent au pouvoir, est vraiment en accord avec l’Evangile. L’existence même de l’Eglise est en danger, s’il s’agit d’un système de pouvoir sacralisé et clérical. La question des Légionnaires vient à peine d’apparaitre, et ira bien au-delà de l’Eglise : elle touchera les réseaux sociaux des élites du Mexique et de nombreux pays.

Bernardo Barranco (La Jornada)