Pédophilie dans l’Eglise : « Au séminaire, évoquer une attirance pour les enfants est impossible »

Vendredi 23 février 2018

Pour le sociologue Olivier Bobineau, la pédophilie des prêtres est favorisée par le statut sacré  que leur confère l’institution ecclésiastique.

LE MONDE IDEES | 16.02.2017

Le livre devrait déranger une Eglise catholique déjà ébranlée par l’affaire Bernard Preynat, un prêtre lyonnais soupçonné de multiples agressions sexuelles sur de jeunes scouts : une enquête sur les prêtres pédophiles, Le Sacré incestueux (Desclée de Brouwer, 256 pages, 18,80 euros), publiée par le sociologue Olivier Bobineau, le prêtre Joseph Merlet et la juriste Constance Lalo.

A partir d’une cinquantaine d’entretiens avec des prêtres pédophiles, des formateurs, des évêques, des experts et des victimes, ils décrivent les mécanismes sociaux qui favorisent, selon eux, la survenance de ces tragédies. Olivier Bobineau, également auteur de L’Empire des papes. Une sociologie du pouvoir dans l’Eglise (CNRS Editions, 2013), décrypte ici les ressorts de ce « scandale absolu ».

Pourquoi la figure d’un pédophile prêtre ­choque-t-elle plus que toute autre ?

Dans la pédophilie d’un prêtre, il y a un choc entre deux figures sacrées : celle du prêtre et celle de ­l’enfant. La première est issue de la société traditionnelle et sa légitimité vient d’en haut. Depuis le ­concile de Trente (1545-1563), le curé est à part, intouchable, sacré. Un expert nous le résume ainsi : « Touche pas à mon corps, touche pas à ton corps (condamnation de la masturbation) et touche pas à son corps (celui de la femme, de l’autre). »

Cette figure sacrée vient abuser sexuellement de la figure sacrée de la société moderne, l’enfant. On est passé d’une famille patriarcale, centrée sur le père, à une famille centrée sur l’enfant. Ce dernier est aujourd’hui source d’espoir et de sens pour la famille. Il est l’objet d’un investissement budgétaire et de temps alors que, dans la société traditionnelle, il est simplement celui qui s’occupera plus tard des parents. C’est l’enfant roi, sacré et intouchable. Sa ­légitimité à lui ne vient pas d’en haut, mais d’en bas, des sociétés démocratiques individualistes.

En quel sens parlez-vous d’inceste sacré ?

En anthropologie, l’inceste est une conjonction ­illicite de personnes qui sont parentes ou alliées à un degré prohibé par les lois. Dans les sociétés ­humaines, la parenté n’est pas seulement biologique. Elle peut être d’ordre moral, social, éducatif.

Le prêtre est-il un parent ? L’Evangile de Matthieu (23:9) dit : « N’appelez personne sur la terre ­ votre père, car un seul est votre père, celui qui est dans les cieux » et : « Vous êtes tous frères ».

Or, l’Eglise ­catholique ­romaine a fondé son principe de gouvernement sur la notion de père en déclinant à tous les niveaux le lexique paternel. Au sommet se trouve le pape – du grec papas, « papa ».

Au-dessous, le « monseigneur » des évêques renvoie à un terme latin qui veut dire « l’ancien ». Les premiers théologiens sont connus comme « les Pères de l’Eglise ». Les premiers moines étaient les « pères du désert ». Les chefs d’une abbaye sont les abbés (d’un mot araméen ­voulant dire « père »). Et, dans les paroisses, le prêtre est appelé « mon père ».

D’où vient cette notion de « religion de pères », qui semble en contradiction avec l’Evangile ? C’est l’héritage grec, mais surtout latin : le pater­familias, avec son autorité morale, religieuse, juridique, ­sociale. L’Eglise, dans sa forme institutionnelle, est l’héritière du droit romain, et tous ces pères sont les représentants de Dieu sur terre. Leur légitimité de paterfamilias s’enracine en Dieu.

Quand un ­prêtre-père abuse d’un enfant – souvent appelé « mon fils », « ma fille » –, alors oui, c’est un inceste au sens anthropologique. C’est même l’inceste des incestes. Ce prêtre, détenteur de l’alliance entre Dieu et les hommes, commet l’acte jugé universellement contraire à l’alliance entre les hommes : l’inceste. Le prêtre incestueux, c’est le sacré incestueux.

Vous soutenez la thèse que le passage à l’acte ­pédophile peut être favorisé par des facteurs propres à l’Eglise catholique. Comment ?

L’approche dominante de la pédophilie dans l’Eglise est psychiatrique. Mais, en France, elle n’a pas ­assimilé l’idée, soutenue par des psychologues irlandais et américains, qu’il y a des « pédophiles fixés » dès l’enfance, mais aussi des « pédophiles régressifs », dont la déviance se révèle plus tard. Certains psychiatres américains évoquent des facteurs environnementaux, ecclésiaux, qui favoriseraient le passage à l’acte de pédophiles régressifs. Nous avons voulu ­repérer ces mécanismes sociaux qui peuvent favoriser l’expression de comportements pédophiles.

Quels sont-ils ?

Il y a d’abord le pouvoir pastoral donné au prêtre. C’est lui qui guide la paroisse. Jusqu’à il y a peu, il était le notable, y compris dans sa dimension politique. Ensuite, il y a la sacralité de son corps, perçu comme étant à l’image du Christ : le prêtre consacre, il confesse. La confession peut opérer un soulagement mais aussi un contrôle, puisqu’elle permet au prêtre de pénétrer dans le for intérieur des fidèles, y compris des enfants. D’ailleurs, un document de l’Eglise catholique datant de 1922 condamne le ­ « délit de sollicitation », qui consiste pour un prêtre, à l’occasion de la confession, à solliciter du pénitent des faveurs sexuelles.

Il y a aussi la répression de la sexualité des prêtres. Dès le début du christianisme, le corps est suspect, mauvais. Saint Augustin considère que le péché ­originel se transmet de manière héréditaire par la relation sexuelle. La sexualité va être mise de côté. La réforme grégorienne, conduite par des moines ­[à partir du XIe siècle], étend le célibat aux prêtres.

En quoi ces questions de pouvoir et de corps ­sacré favoriseraient-elles le passage à l’acte ?

Qu’est-ce qu’un acte pédophile ? C’est un abus de pouvoir sur un enfant par une relation sexuelle. Le prêtre a le pouvoir, il est sacré et intouchable. Dès le séminaire, on lui fait comprendre qu’il est l’homme de Dieu, qu’il va sublimer sa sexualité en la transférant vers le divin. On étouffe et on encadre cette sexualité.

Nous sommes en outre dans une société de consommation, et il s’est engagé à la pauvreté ; dans une société de l’émancipation de l’individu, et il s’est engagé à l’obéissance ; dans une ­ société où l’érotisation est très importante, et on lui demande la chasteté. Quand il se trouve en ­situation d’isolement, ce qui arrive de plus en plus souvent, ces facteurs cumulés peuvent favoriser le passage à l’acte.

En quoi la formation des prêtres dans ­les séminaires est-elle lacunaire ?

Au séminaire, il n’y a ni interlocuteurs ni moments pour parler de sexualité. Jusque dans les années 1980, on disait aux séminaristes : « Sublime, transfère ta sexualité dans le divin. »

Par la suite, l’Eglise ­commence à intégrer une approche psychologique. Dans certains séminaires, un expert est sollicité pour parler de sexualité. Mais elle demeure taboue, et ce sont souvent des théologiens qui viennent en parler. Il est presque impossible, dans ces conditions, d’évoquer une attirance pour les enfants. Il n’y a aucune ­approche en termes de sciences sociales et de sciences humaines pour permettre au futur ­prêtre de vivre son célibat.

Pourquoi l’Eglise a-t-elle tant de difficultés ­à faire face à ces scandales ?

N’oublions pas que la prise de conscience de la ­pédophilie par nos sociétés est récente. Au sein de l’institution ecclésiastique, elle date de Benoît XVI, qui décide que l’Eglise ne peut plus s’en remettre à son seul système judiciaire interne et doit prendre en compte la justice des Etats. Pourquoi cela a-t-il pris tant de temps ? Cette Eglise fonctionne comme un corps, et quand l’un de ses membres est mis au ban de la société, elle réagit, elle se défend. C’est un trauma supplémentaire pour les victimes, qui, elles, sont les oubliées de l’institution.

Que peut faire l’Eglise envers les victimes ?

Il s’agit de les écouter et de les reconnaître, comme le fait l’association La Parole libérée, à Lyon. Nous proposons la création d’un « ministère des victimes » qui serait en mesure de réaliser un vrai ­accompagnement. L’enjeu, après tout, c’est la foi de ces mineurs brisés. Il faut traiter ce scandale : Jésus, dans l’Evangile de Marc (9:42), dit que le scandale, c’est quand on fait perdre la foi aux plus petits, à ceux qui débutent dans cette voie.

Il conviendrait aussi de passer d’une religion des « pères » à une religion des « frères » et de repenser la dimension sacrée de la figure du prêtre. On pourrait ainsi transformer cet environnement qui peut favoriser l’abus de mineurs. Et la parole des victimes, pour certains proprement « incroyable », sera mieux entendue.

Que doit faire l’Eglise des prêtres pédophiles ? Qu’en fait-elle ?

C’est la patate chaude ! Certains évêques se désolidarisent du prêtre incriminé, ne veulent plus avoir ­affaire à lui, souhaitent le réduire à l’état laïc. Beaucoup de ces prêtres nous ont dit : « C’est trop facile ! » Pour se reconstruire, ils n’ont pas seulement besoin d’une approche psychiatrique. Ils vivent une triple peine : la prison, le non-exercice de leur vocation, et leur diabolisation sociale. Comment se réinsérer dans ces conditions ?

Nous proposons, au sein de la Conférence épiscopale, un ministère de la réinsertion et de l’accompagnement des prêtres pédophiles qui prenne en compte les facteurs psychiatriques et juridiques, mais aussi sociologiques, historiques, ecclésiaux.

Voir en ligne : http://www.lemonde.fr/acces-restrei…