Vendredi 1er mars 2013 — Dernier ajout jeudi 2 mai 2013

Des gourous dans les couvents

Abus de pouvoir, maltraitances, viol du secret de la correspondance, faux messages de la Vierge… une enquête effrayante dans l’enfer d’une communauté nouvelle.

Extrait d’un article publié dans le journal La Vie sous le titre : « Des gourous dans les couvents ».

Françoise T. voue une admiration sans bornes à sœur Marie, la supérieure et fondatrice de la congrégation des Petites Sœurs de Bethléem. A 26 ans, elle entre au monastère de Currière-en-Chartreuse, dans l’Isère. Mais, au bout de quelques mois, « Françoise a commencé à dépérir, raconte sa mère. Elle est devenue triste, avait du mal à s’alimenter. Très douce de tempérament, elle était pleine d’agressivité. Je ne la reconnaissais plus. Plusieurs fois, elle m’a jointe au téléphone, en cachette pour m’appeler à l’aide. » En novembre 1991 (quatre ans après l’entrée de sa fille dans la communauté), n’en pouvant plus, madame T. décide d’aller la retirer du monastère. « Je l’ai retrouvée complètement détruite, dit-elle. Elle n’avait plus que la peau sur les os. » La jeune fille fera deux tentatives de suicide.

C’est alors que sa mère découvre dans sa chambre des lettres avec des messages présentés comme provenant de la Vierge Marie. En voici un extrait : « Je révélerai progressivement au cœur de sœur Françoise quelle grande grâce je lui ai faite en la conduisant dans ma famille où elle est maintenant. Elle veut toujours en partir parce qu’elle est sous l’action du Prince des ténèbres. C’est quand elle aura désiré d’un grand désir accepter la croix de mon fils, qu’elle sera libérée de la grande attaque du démon. » Autre extrait : « Le Prince du mensonge utilise un homme pour empêcher sœur Françoise d’accomplir son chemin de consécration à Jésus. Cet homme est comme le diable. Il veut que sœur Françoise sorte du monastère. » Après enquête, il apparaît que l’homme en question était un prêtre extérieur à la communauté, proche de la religieuse.

La prieure générale des Petites Sœurs de Bethléem, sœur Isabelle, nommée il y a deux ans, après le décès de sœur Marie (la fondatrice), réside à Jérusalem. La Vie a pu la joindre par téléphone. « Nous avons commis une grave erreur, reconnaît la sœur, qui avoue que c’est elle-même qui a traduit, à l’époque, ces prétendus messages de la Vierge, donnés en arabe par une voyante palestinienne. Sœur Françoise était quelqu’un de très mystique, explique sœur Isabelle. Nous avons voulu l’aider en lui adressant ces messages qui utilisaient un langage qu’elle pouvait entendre parce que c’était le sien. » Jurant « devant Dieu » que ce procédé n’était pas du tout habituel, sœur Isabelle avoue avoir commis « une grande faute » pour laquelle elle affirme être allée demander pardon, il y a quelques années, à madame T. et même à Rome, l’affaire étant remontée jusqu’au Vatican.

Regrettable dérapage ? Cas isolé ? Affaire close ? Françoise (dont nous avons volontairement changé le prénom par respect pour elle et pour ses proches) est aujourd’hui invalide psychiatrique et vit recluse chez sa grand-mère. Sa mère n’entend pas enterrer l’affaire, et elle n’est pas la seule. Dans une lettre adressée le 29 novembre dernier à tous les évêques de France, l’Association vie religieuse et familles (Avref) - créée en 1998 à l’initiative de familles dont les enfants appartiennent à des groupes reconnus par l’Eglise catholique - rouvre le dossier, dénonçant « certaines dérives de type sectaire dans des communautés nouvelles ou anciennes ».

Ces parents, dont la plupart sont des catholiques convaincus, dénoncent des « abus de pouvoir », un « manque de discernement » au stade du recrutement, ou encore les « fortes pressions morales exercées lors de retraites ou au cours de direction spirituelle ou de confession privée » qui aboutissent à « des catastrophes humaines ». Ils évoquent même de « graves manipulations mentales » dont leurs enfants ont été victimes.

Des sectes dans les couvents ? Précises et argumentées, les accusations portées par ces parents ne sont pas minces. Elles visent plusieurs communautés, majoritairement féminines, réparties dans une dizaine de diocèses. « Dans l’Église catholique, comme dans d’autres religions, les femmes ont toujours été davantage sous tutelle que les hommes, commente une psychologue, spécialiste des sectes. Le poids de la tradition fait que, pour elles, les règles sont plus dures et la clôture plus infranchissable. Or, ce sont dans les milieux les plus fermés que le risque sectaire est le plus grand. »

Déplorant que, jusqu’à présent, leurs appels à l’aide « n’aient pas été entendus et pris au sérieux » par la hiérarchie catholique, les parents de l’Avref ont donc saisi les évêques afin que l’Eglise « ne ferme pas les yeux sur ces dérives ». Ainsi, stupéfaite lorsqu’elle découvre les prétendus messages de la Vierge à sa fille Françoise, madame T. décide d’avertir les autorités ecclésiales, à commencer par Mgr Dufaux, évêque de Grenoble. « Il m’a très mal reçue, tout en me disant, excédé, que je n’étais pas la seule à me plaindre », raconte-t-elle. Puis, elle rend visite à Mgr Matagrin, prédécesseur de Mgr Dufaux et protecteur des Petites Sœurs de Bethléem, qui lui rétorque, en voyant les messages, qu’"il s’agit de spiritualité", et que c’est de sa faute si Françoise a des problèmes psychiatriques. Depuis, madame T. remue ciel et terre « pour que l’Eglise catholique prenne ses responsabilités et reconnaisse ses torts et les dommages créés pour ma fille ».

Reçue il y a quelques semaines chez Mgr Billé, archevêque de Lyon et président de la conférence épiscopale, madame T. lui a demandé d’organiser une table ouverte avec des évêques et d’autres parents touchés par ce genre d’affaire. Conscient de la gravité de ces faits, Mgr Billé a fait inscrire la question de ces dérives sectaires à l’ordre du jour des dernières réunions du conseil permanent de l’épiscopat. Il vient aussi, pour la deuxième fois, de rencontrer les responsables de l’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu (Unadfi), mouvement à la pointe du combat contre les sectes.

Pour ce qui est de la communauté des Petites Sœurs de Bethléem, Mgr Dufaux nous a affirmé qu’il n’avait pas beaucoup de pouvoir en la matière puisqu’il s’agit d’une congrégation monastique de droit pontifical et, qu’à ce titre, elle relève de la Congrégation des instituts de vie consacrée, à Rome. C’est vrai aujourd’hui, cela ne l’était pas à l’époque des faits, ni lorsque madame T. était venue lui rendre visite. Rien ne l’empêchait d’agir plus tôt. Quant au devoir de vigilance que doit assurer chaque évêque, Mgr Dufaux a reconnu qu’étant donné sa charge pastorale il n’avait pas le temps de visiter toutes les communautés religieuses de son diocèse. Mgr Matagrin nous a déclaré, quant à lui : « Ce fut une erreur d’envoyer ces messages à cette jeune sœur. Mais cela ne doit pas faire porter un discrédit à une communauté dont la réussite est incontestable sur la plan mondial. » Créée en 1950, la communauté des Petites Sœurs de Bethléem compte 450 religieuses et 50 Petits Frères, dans une trentaine de monastères dans le monde.

Témoin de la rencontre entre madame T. et sœur Marie, une psychologue qui connaît bien Françoise estime que celle-ci, étant quelqu’un de fragile, aurait dû être prise en charge beaucoup plus tôt. « Il y avait un devoir d’assistance avec obligation de soin, dit-elle. En agissant comme elles l’ont fait, en entretenant la confusion entre le naturel et le surnaturel, les sœurs n’ont fait qu’aggraver le problème. » Couvertes par l’institution, les religieuses n’ont pas été mises devant leurs responsabilités. Même si la sincérité de sœur Isabelle ne fait aucun doute, « elle a agi, avec ses compagnes, au sein d’un système clos et n’a pas su demander l’aide qui aurait été nécessaire à l’extérieur ».

Dès lors, une constatation s’impose : le fait que ces affaires soient tout à fait minoritaires, dans un pays où la vie religieuse consacrée est plus souvent source de joie et d’épanouissement que de détresse, n’enlève rien à leur gravité. Que signifient ces tristes témoignages ? Que nous sommes dans une société où le silence pudique sur ce genre de dérives n’est plus de mise. Aujourd’hui, la souffrance s’exprime plus facilement qu’hier. Les affaires de pédophilie, de violence conjugale ou de maltraitance des enfants qui font la Une de l’actualité montrent bien que les langues se délient. Et c’est tant mieux ! L’opinion publique est de plus en plus sensible à ces faits, synonymes d’injustice et d’atteinte aux droits de l’homme.

On peut aussi avancer une autre explication du phénomène, même si celui-ci ne touche pas que l’Eglise catholique (l’Adfi nous a affirmé que des communautés protestantes font aussi l’objet de nombreuses plaintes) : le concile Vatican II a ouvert les fenêtres des monastères et des communautés religieuses en général. Il s’est ensuivi un énorme effort d’aggiornamento qui a porté beaucoup de fruits positifs. Dans le même temps, le Concile a suscité la fondation de communautés nouvelles, soucieuses d’expérimenter de nouvelles formes de vie religieuse. Dans certains cas, cela a conduit à des expériences pour le moins hasardeuses. A force de vouloir réinventer la vie communautaire, on est revenu à des modes d’exercice de l’autorité anteconciliaires. Ces dérives n’ont fait que s’accentuer au fur et à mesure que ces communautés jeunes et inexpérimentées se sont institutionnalisées. Elles sont le signe que la vie spirituelle mérite prudence et discernement et qu’à défaut de tenir ses promesses de bonheur elle peut devenir le lieu de toutes les manipulations et apporter larmes et souffrance.

« Qui veut faire l’ange fait la bête », avertissait déjà Pascal. A force de vouloir être divines, certaines communautés d’Eglise en ont tout simplement oublié d’être humaines.

Deux anciennes moniales parlent

Courrier ouvert, radiesthésie, absence d’élections : « A Bethléem, j’avais peur. » Après quatorze années passées chez les moniales de Bethléem, Véronique en est sortie en 1996 et dénonce une « arnaque spirituelle ». Profondément croyante, elle est aujourd’hui insérée dans la vie de sa paroisse et fréquente assidûment une communauté bénédictine. Le vicaire épiscopal de son diocèse l’a d’ailleurs encouragée à apporter son témoignage au Service des moniales avec qui elle est en contact régulier. C’est dire si elle n’a pas de compte à régler avec l’Eglise.

Dans l’enthousiasme de sa jeunesse, Véronique entre très rapidement à « Bethléem », sans réel discernement. « J’avais 20 ans, je n’avais pas terminé mes études, et je voulais donner ma vie au Christ, raconte-t-elle. Je me suis retrouvée complètement isolée. Mon seul contact, c’était la prieure. Elle cumulait son rôle avec celui de maîtresse des novices, comme toujours à Bethléem. Je passais sur tout, car je voulais faire profession. J’avais peur de ne pas être acceptée », poursuit-elle. Passer sur « tout » ?

« Il était explicitement demandé de tout dire à la prieure qui recevait toutes les confidences des novices et des postulantes. A cause de la règle du silence, cela se faisait par écrit sur un cahier remis régulièrement à la prieure et à sœur Marie, qui était prieure générale, explique encore Véronique. Nous devions remettre les lettres à envoyer non cachetées et déposer, à la porte de la prieure, les colis que nous recevions. »

Elle pointe également l’impossibilité d’avoir un « vrai » confesseur. « Bethléem imposait des conditions strictes aux prêtres qui venaient nous confesser. Aucun entretien spirituel n’était autorisé », souligne-t-elle. « Une fois, on m’a glissé sous la porte un message présenté comme étant de la Vierge Marie », précise encore Véronique.

A « Bethléem », la jeune femme a connu des problèmes de santé (vertiges, violentes migraines, insomnies…). « Je n’ai jamais consulté de médecin. C’est la sœur infirmière qui me donnait des somnifères », précise Véronique. Les soins, selon elle, étaient en fait prodigués par… radiesthésie !

« Malgré ce qui est prévu par les constitutions de Bethléem, je n’ai jamais vu, en quatorze ans, une véritable élection de prieure. Lorsqu’un siège était vacant, c’était sœur Marie qui désignait une religieuse pour prendre la charge. Il y avait, par la suite, une sorte de vote de ratification », ajoute la jeune femme, qui explique ainsi les raisons de son combat : « Il y a aujourd’hui à Bethléem des sœurs qui voudraient sortir et qui n’y arrivent pas. »

GRZYBOWSKI LAURENT/MERCIER JEAN/SAUVAGET BERNADETTE/PETIT JEAN-CLAUDE - Publié le 15 février 2001 - La Vie n°2894